1, rue des Pontonniers, Strasbourg
L'on s'interroge toujours sur la sincérité d'une architecture qui, en plein essor impérial wilhelminien, choisit de se parer des atours d'un passé composite. Le Lycée international des Pontonniers, érigé en 1902 sous la direction de l'architecte municipal Johann Karl Ott, offre précisément cette ambivalence. Plutôt que d'embrasser l'esthétique monumentale alors en vogue, l'édifice s'inscrit dans un historicisme savant, puisant dans le vocabulaire architectural germanique des quinzième et seizième siècles strasbourgeois. Il y a là une forme d'humilité forcée, ou peut-être une tentative astucieuse de réconciliation avec une identité locale que le nouveau régime s'employait à remodeler. Ce site, chargé d'histoire, d'abord couvent franciscain Sainte-Claire-aux-Ondes au treizième siècle, puis caserne des pontonniers, corps d'ingénieurs militaires dont les hauts faits à la Bérézina en 1812 demeurent une page héroïque et tragique, fut choisi pour une nouvelle école supérieure de jeunes filles. La motivation était alors moins pédagogique que politique : il s'agissait de soustraire les jeunes Alsaciennes à l'influence francophile. Le choix du terrain, stratégiquement placé entre le palais impérial et la nouvelle université, soulignait l'importance de cette institution dans la politique éducative allemande. L'intérêt architectural réside dans une démarche de réemploi qui confine au pastiche érudit. Les concepteurs, sous la houlette d'Ott, ont consciencieusement récupéré des fragments décoratifs d'édifices démolis par l'urbanisme moderne. Ainsi, les superbes boiseries de la façade donnant sur la rue, ainsi qu'une fresque en carrelage émaillé à l'intérieur du portail, proviennent de la maison du Katzeroller. L'oriel qui enrichit la salle des professeurs n'est autre qu'une reconstitution partielle de celui de l'ancien poêle des boulangers, datant de 1589. Cette réintégration de l'ancien dans le nouveau, parfois avec une habileté déconcertante, rend la distinction entre l'authentique et la réplique un exercice délicat. L'architecte lui-même confessait cette ambition didactique, espérant que ces éléments sensibiliseraient les élèves à leur patrimoine local. L'édifice se déploie en trois corps de bâtiment principaux, dont un en forme de L inversé, bordant l'Ill. L'intérieur révèle une sophistication architecturale où la fonction et la hiérarchie sont subtilement inscrites dans le décor. Dès l'entrée, le portail autrefois orné de chouettes et d'écussons régionaux, puis les médaillons sculptés des pédagogues germaniques Fröbel et Pestalozzi, annoncent une double vocation, à la fois germanisante et éducative par l'exemple. Les vitraux en cul-de-bouteille, traditionnels en Alsace, côtoient la modernité des voûtes en béton armé, une innovation discrète mais significative pour l'époque. Chaque étage est singularisé par un pavement différent, figurant aigle, lion, ou poisson, symboles de l'identité impériale de la ville. Les couloirs richement ornés, les blasons indiquant la fonction de chaque salle, tout concourt à une atmosphère d'érudition ordonnée. La distinction sociale est même matérialisée dans les circulations : les élèves empruntaient un escalier à la rampe de fer forgé, tandis que leurs professeurs bénéficiaient d'une rampe en pierre sculptée, agrémentée de colonnades aux paliers, empruntant à divers styles régionaux. Cette différenciation, aujourd'hui assouplie par l'usage, témoigne d'une conception de l'enseignement où l'autorité et le savoir étaient visuellement mis en scène. La bibliothèque, avec ses boiseries restaurées et son mobilier néo-gothique, et la salle des professeurs, dont les décors peints ont connu des fortunes diverses, achèvent de composer un tableau d'ensemble où chaque détail participe à une narration architecturale. Le lycée, classé monument historique, a su s'adapter. De Höhere Mädchenschule à lycée international en 1979, il incarne désormais la vocation européenne de Strasbourg, accueillant six sections internationales et préparant à des baccalauréats diversifiés. On y forme des esprits brillants, comme en témoignent les réussites de personnalités allant de l'actrice Lucie Aubrac, ancienne enseignante, aux comédiens Alex Lutz et Pio Marmai, anciens élèves. L'édifice, initialement conçu pour asseoir une certaine hégémonie culturelle, est devenu, par une ironie historique, le creuset d'une ouverture linguistique et culturelle saluée, tout en conservant son horloge de précision Ungerer, dont le mécanisme complexe évoque celui de la cathédrale, rappelant que le temps, comme l'architecture, est affaire de superposition et d'ajustements délicats.