68 rue de Paris, Joinville-le-Pont
Le château du Parangon, loin des prestiges ostentatoires, mais non sans une certaine prétention discrète des Maisons des Champs du XVIIe siècle, offre le spectacle d'une mutation fonctionnelle quasi perpétuelle, érodant la vision originelle sans pour autant la déposséder de son intérêt historique et sociologique. Élevé durant la seconde moitié du Grand Siècle, ce corps de logis principal, d'une sobre élévation de deux étages, témoigne d'une architecture domestique alors en vogue, privilégiant une élégance mesurée. Les façades et toitures, remarquables par leur ordonnancement classique, sont les survivances les plus éloquentes de cette période fondatrice. L'ajout des ferronneries au XVIIIe siècle, d'une délicatesse rocaille discrète, et surtout l'adjonction d'une aile en retour d'équerre après 1810, altèrent l'unité première, mais confèrent à l'édifice une stratigraphie temporelle, comme une succession de mains venues apposer leur marque sans réelle concertation stylistique, au gré des nécessités. Les jardins, dont l'attribution à Le Nôtre est mentionnée avec une prudence qui confine au regret, ne subsistent guère que sous forme de réminiscences diffuses. Une ambition paysagère d'envergure, dont l'architecte du Roi-Soleil aurait pu être l'auteur, s'est donc diluée dans le temps, remplacée par des usages plus pragmatiques, non sans une certaine ironie du destin. Ce fut, un temps, la villégiature estivale de Madame de La Fayette. On y imagine aisément les conversations subtiles, les analyses psychologiques affûtées, échangées entre Madame de Sévigné, Boileau et leur hôtesse, au sein de ces murs, tandis que la plume ciselait ici même, en partie, les lignes intemporelles de La Princesse de Clèves. Cet épisode, aussi bref que lumineux, confère au lieu une patine intellectuelle rare, un moment de grâce littéraire dans une existence de pierre vouée aux transformations les plus diverses. L'édifice connut ensuite une série de reconversions qui en disent long sur les évolutions sociétales. D'école privée, il devint au tournant du XXe siècle une école pratique coloniale. On y formait, non sans un certain pragmatisme teinté d'opportunisme économique, de futurs cadres pour l'Empire français. La magnanerie installée dans le parc, où l'on étudiait le cycle du ver à soie – l'une des industries coloniales phares –, symbolise parfaitement cette instrumentalisation du savoir au service des ambitions impériales, loin des subtilités des salons littéraires d'antan. Des jeunes gens venus des confins de l'Empire y apprenaient la botanique, la comptabilité, l'arpentage, autant d'outils pour la gestion des territoires lointains, un programme didactique d'une toute autre nature que l'exploration des passions humaines chères à Madame de La Fayette. La Première Guerre mondiale le métamorphosa en hôpital militaire américain, puis des religieuses l'occupèrent, avant qu'il ne devienne un centre d'accueil pour enfants handicapés, puis un foyer de l'enfance. Aujourd'hui, il abrite des services sociaux départementaux, achevant une sorte de cycle du service public, du privé à l'impératif social. Cette inscription tardive aux Monuments Historiques en 1976 témoigne peut-être d'une reconnaissance posthume de son intérêt, un intérêt moins lié à une perfection stylistique qu'à cette capacité à traverser les âges en épousant, non sans une certaine résignation, les multiples besoins d'une société en perpétuel mouvement. Le Parangon, au final, n'est pas tant une icône architecturale qu'un palimpseste d'usages, un témoignage éloquent de la flexibilité forcée d'un bâti face aux impératifs changeants de l'histoire et des hommes.