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Hôtel des abbés de Fécamp

Hôtel des abbés de Fécamp

5 rue Hautefeuille, Paris 6e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel des abbés de Fécamp, sis au numéro 5 de la rue Hautefeuille, est un de ces édifices parisiens dont la désignation nominale trahit une réalité architecturale plus complexe. Fondé en l'an 1292 par Guillaume IV de Putot, abbé de Fécamp, comme pied-à-terre parisien pour la puissante abbaye normande, il ne subsiste de cette première intention médiévale qu'une assise lointaine, l'édifice actuel étant principalement le fruit d'une refonte significative au XVIe siècle. C'est donc un palimpseste architectural, où l'élégance de la Renaissance s'est superposée à une structure originelle, dont les compromis et les adaptations révèlent l'évolution des besoins et des modes. La caractéristique la plus immédiatement saisissable de cet hôtel particulier, et sans doute son vestige le plus parlant, est cette tourelle d'angle, ou échauguette, qui se projette en cul-de-lampe. Datant du début du XVIe siècle, elle n'est plus, en cette ère renaissante, une véritable sentinelle défensive, mais plutôt un élément pittoresque, un ornement hérité d'une tradition castrale qui conférait un certain cachet à l'urbanisme civil. Sa position en encorbellement, ménagée par une ingénieuse console sculptée en dentelle, est un témoignage éloquent de la finesse de l'art lapidaire de l'époque. On y discerne encore, malgré les outrages du temps et les vicissitudes de l'histoire, des perles et entrelacs qui ornent sa corniche, résidus d'une parure élégante qui devait contraster, à l'origine, avec la sobriété des façades. Cet élément, classé Monument Historique, est une précieuse fenêtre sur les choix esthétiques de son époque, où l'héritage médiéval des formes se mâtinait déjà d'un répertoire ornemental nouveau. L'hôtel, dans sa globalité, ne se singularise guère par des volumes exubérants ou des élévations grandioses ; sa discrétion est celle d'un hôtel urbain, cherchant l'efficacité et une certaine tenue bourgeoise, plus que l'ostentation. Au-delà de sa substance architecturale, l'Hôtel de Fécamp a été le théâtre de destins et d'anecdotes qui soulignent la perméabilité de ces murs aux courants de la société parisienne. Au XVIIe siècle, il fut la demeure du capitaine Godin de Sainte-Croix, dont la liaison avec la tristement célèbre Marquise de Brinvilliers, figure emblématique de l'affaire des poisons, imprégna les lieux d'un certain frisson. On imagine aisément les allées et venues discrètes de cette femme fatale dans les couloirs et les escaliers de l'hôtel, conférant au bâtiment une résonance bien éloignée de sa vocation abbatiale initiale. Puis vint Nicolas Boucot, éminent bibliophile, qui y installa ses quelque dix-huit mille volumes et sept mille estampes, transformant ces espaces en un sanctuaire de l'érudition et du savoir. Une telle collection dans un hôtel particulier, c'est une évocation poignante de l'investissement intellectuel, un contrepoint silencieux aux tumultes passionnels précédents. Enfin, après la mort du duc de Lorraine Stanislas Leszczyński en 1766, l'hôtel fut le dépositaire temporaire des archives lorraines, avant leur transfert aux Archives nationales. De résidence d'ecclésiastique à lieu de rendez-vous clandestins, puis de foyer d'une érudition maniaque à dépôt archivistique, l'Hôtel de Fécamp offre une micro-histoire de l'occupation parisienne, discrète mais non moins fascinante dans ses mutations. Sa pérennité, malgré les altérations et la modestie de sa réception publique, témoigne de la résilience d'une architecture qui, sans jamais prétendre à l'éclat, a su traverser les siècles en accumulant les récits.