51, 53 rue de Charonne, Paris 11e
L'Hôtel de Mortagne, érigé en 1661 par un Pierre Delisle-Mansart, dont la parenté avec l'illustre François Mansart suggérait une certaine tenue stylistique, fut initialement désigné comme une « folie Nourry ». Cette appellation, loin de toute excentricité architecturale flagrante, renvoyait à une maison de plaisance en périphérie urbaine, offrant à Jacques Nourry, chancelier du duc d'Orléans, une échappatoire à la densité citadine. Un parti pris classique, sans doute, mais dont le faste discret s'est depuis lors évanoui dans les méandres de l'urbanisme parisien. L'édifice, caractéristique du XVIIe siècle, aurait dû présenter des façades ordonnancées, des volumes équilibrés, une certaine sobriété magnifiée par des matériaux nobles. Hélas, sa situation actuelle ne permet qu'une vision fragmentée, une silhouette dérobée à la rue de Charonne par une construction moderne, élevant six étages comme un paravent peu gracieux. On ne le découvre, avec une sorte d'effort archéologique, qu'au travers du passage Charles-Dallery. Cette altération de sa perception spatiale est révélatrice du sort de bien des demeures anciennes, sacrifiées sur l'autel de la densification. Les façades avant et arrière, fort heureusement inscrites aux monuments historiques dès 1928, conservent les traces d'un agencement originel, mais l'expérience du lieu est irrémédiablement compromise. Ce n'est qu'avec l'installation de Jacques de Vaucanson, cet inventeur génial et mécanicien de renom, que l'hôtel connut une véritable métamorphose fonctionnelle. De 1746 à 1782, la folie Nourry devint un véritable laboratoire. Imaginez les rouages, les soufflets, les fils de soie s'animant dans ces salons jadis dédiés à l'oisiveté aristocratique. Vaucanson y créa une partie de ses automates – le canard digérateur, le joueur de flûte – des pièces qui, bien au-delà de la prouesse technique, interrogeaient la frontière entre l'homme et la machine, le vivant et l'artificiel. C'était un lieu où l'ingéniosité supplantait la simple ostentation, une rupture intellectuelle dont peu d'hôtels particuliers peuvent se vanter. Après sa mort, l'hôtel fut sagement acquis par Louis XVI pour y établir le Cabinet des mécaniques du roi, prélude au Conservatoire des arts et métiers. Un musée industriel, ouvert au public, qui transforma cet écrin privé en un espace de diffusion du savoir technique. C'est ici qu'Alexandre-Théophile Vandermonde œuvra à enrichir les collections, avant le déménagement définitif. L'hôtel, une fois vidé de sa substance muséale, connut une succession d'affectations, de la manufacture de velours aux mains de Grégoire à une lente déliquescence. Son délabrement dans les années 1960 et la restauration qui s'ensuivit, avec l'obstruction de sa vue, soulignent la fragilité de ces témoignages du passé face aux impératifs fonciers. On prête même à Diderot l'idée d'y avoir situé quelques scènes de sa "Religieuse", bien que l'information demande à être étayée. Une telle évocation, fût-elle apocryphe, confère à l'édifice une patine littéraire supplémentaire. L'Hôtel de Mortagne demeure ainsi un artefact complexe, dont la valeur historique est certaine, l'intérêt architectural perceptible malgré les vicissitudes, mais dont le récit est désormais celui d'une présence effacée, d'une grandeur passée qu'il faut aller débusquer, presque clandestine, au détour d'un passage. Il n'est plus, pour l'observateur non averti, qu'une façade lointaine, un rappel silencieux des aménagements urbains parfois brutaux.