
41 boulevard du Temple, Paris 3e
Le Théâtre Déjazet, au 41, boulevard du Temple, offre le spectacle singulier d'une survivance. Il constitue l'ultime vestige, miraculeusement épargné par la grande opération haussmannienne de 1862, de ce qui fut jadis le vibrant « boulevard du crime ». Une sorte d'anomalie topographique, un fragment d'un Paris antérieur, presque oublié, que l'histoire architecturale peine parfois à concilier avec le rationalisme de l'urbanisme impérial. Son origine, en 1770, est d'une simplicité fonctionnelle remarquable. Il fut conçu comme un jeu de paume par François-Joseph Bélanger pour le Comte d’Artois, frère des futurs Louis XVI et Louis XVIII. Cette typologie spatiale, précurseur de la salle de spectacle moderne, se distinguait par sa neutralité et son adaptabilité. Il est assez curieux de constater qu'un espace initialement dédié au sport, puis transformé en établissement de bains durant la Révolution, ait pu par la suite accueillir Mozart, témoignant d'une polyvalence pragmatique, bien éloignée des spécialisations rigides de l'architecture théâtrale postérieure. Le milieu du XIXe siècle marque une phase de métamorphose significative. D'abord Folies-Mayer en 1851, puis Folies-Nouvelles après une "restauration totale" en 1854 sous la houlette des architectes Édouard Renaud et Boileux et des décorateurs Cambon et Thierry. C'est ici, au cœur de cette effervescence, que s'esquisse le genre de l'opérette, avec des figures telles qu'Hervé et Offenbach. Ces interventions ne se contentèrent pas d'une simple rénovation esthétique ; elles redessinèrent l'agencement interne, faisant passer la capacité de la salle à 850 places, adaptant l'ancienne structure à la demande croissante d'un public avide de divertissement populaire. En 1859, la comédienne Virginie Déjazet, une figure dont la volonté n'avait d'égale que son talent, confère à l'édifice son nom et son statut de « théâtre à part entière ». Son ambition, offrir à Victorien Sardou un écrin digne de ses œuvres, signe une élévation de l'édifice dans la hiérarchie des salles parisiennes. La période qui suivra sera d'une turbulence exemplaire, ponctuée de directions éphémères, de faillites retentissantes et de fermetures pour raisons de sécurité, reflets d'une conjoncture économique et politique incertaine. Chaque reprise s'accompagnait souvent de nouveaux travaux, augmentant parfois la capacité à près de 1 000 places, ou modernisant les équipements, comme l'installation de l'électricité en 1895 par Edmond Calvin fils, coiffée d'une statue de Virginie Déjazet sur le fronton — une touche iconographique qui ancre l'édifice dans la mémoire de son inspiratrice. Le succès viendra avec le vaudeville sous Georges Rolle, notamment l'illustre *Tire-au-flanc*, joué plus de mille fois. Cette période fut aussi celle d'une attention accrue au confort du spectateur, avec l'aménagement de baignoires et de loges, une évolution qui traduit les attentes bourgeoises en matière de lieux de divertissement. Ironiquement, la réouverture de la fosse d'orchestre en 1935, destinée à réhabiliter l'esprit du café-concert, précède de peu une nouvelle mutation. En 1939, le Déjazet succombe à la concurrence du cinéma. Sa transformation en salle obscure, puis en "Le France", est symptomatique du sort de nombreux théâtres parisiens. Les scènes intérieures des *Enfants du paradis* de Marcel Carné, tournées ici même durant l'Occupation, confèrent à cette période une patine cinématographique singulière, presque crépusculaire, pour un lieu qui avait connu tant de projecteurs. La réduction de la capacité et la suppression des loges du parterre marquent une reconfiguration spatiale drastique, effaçant une part de son identité théâtrale pour s'adapter à une nouvelle fonction. La réhabilitation en 1976 par Jean Bouquin, puis la gestion du Théâtre Libertaire de Paris (TLP-Déjazet) à partir de 1986, sous l'impulsion de Joël-Jacky Julien et Hervé Trinquier, marquent un retour à ses origines scéniques, mais avec une orientation résolument nouvelle, intégrant des figures comme Léo Ferré. Ces efforts, menés avec l'architecte Antoine Monnet, culminèrent en 1990 avec l'inscription de la salle aux monuments historiques. Une reconnaissance tardive, mais essentielle, qui sanctuarise le bâtiment, garantissant sa pérennité et le soumettant aux rigueurs de la conservation patrimoniale. Le Déjazet, à travers ses incarnations successives, demeure un palimpseste architectural, une stratification de fonctions et d'esthétiques, témoignant de l'extraordinaire plasticité des espaces scéniques parisiens et de leur constante adaptation aux soubresauts de l'histoire et des modes.