Voir sur la carte interactive
Église Notre-Dame

Église Notre-Dame

Place du Chapelet, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'église Notre-Dame de Bordeaux, jadis Saint-Dominique, se présente à l'observateur comme une pièce d'urbanisme baroque contrainte, dont l'orientation peu conventionnelle vers l'est trahit d'emblée une histoire complexe de cessions et de voisinage. Érigée entre 1684 et 1707, sous l'égide de Pierre Duplessy-Michel, architecte du roi et urbaniste de la cité, secondé par Mathieu Labat, elle témoigne des ambitions dominicaines après la destruction de leur couvent originel, sacrifié en 1678 aux glacis du château Trompette. L'inspiration de l'église du Gesù à Rome est manifeste, bien que sa réalisation bordelaise soit empreinte d'une certaine rigueur qui tempère l'exubérance romaine. La façade, œuvre sculptée par Pierre Berquin et ses fils, s'inscrit dans un style jésuite académique. L'avant-corps, s'incurvant avec une certaine grâce, unit le registre inférieur au supérieur, tandis que l'alternance de colonnes et de pilastres crée une dynamique ascensionnelle. Une longue corniche, richement ornée, lie les éléments sans pour autant submerger l'ensemble d'un faste excessif. Les niches, restées vides jusqu'en 1865, accueillent aujourd'hui les statues des docteurs de l'Église, un ajout tardif qui complète une composition initialement plus austère. La représentation de la Vierge remettant le Rosaire à Saint Dominique, un thème cher à l'ordre, a donné son nom à la place adjacente, un détail qui, sans être flamboyant, ancre l'édifice dans son histoire et sa fonction. L'intérieur révèle une nef généreuse de soixante mètres de long, couverte d'une voûte en berceau dont la simplicité n'exclut pas une certaine majesté. Les fenêtres, parées de vitraux, distribuent une lumière tamisée qui met en valeur la pierre blonde d'origine, redécouverte lors de la restauration de 1982, après l'effondrement partiel des voûtes qui maintint l'église close une décennie. Les sept grandes arcades ovales et la corniche saillante soulignent une horizontalité tempérée par l'élan des murs. Plus haut, deux balcons arrondis en ferronnerie offrent une perspective inattendue sur le chœur et son maître-autel de marbres blancs et colorés, œuvre de Jean-Baptiste II Péru datant de 1751, entouré de grilles en fer forgé du serrurier Jean Moreau, dont la délicatesse des motifs Louis XV contraste avec la solennité du lieu. Derrière l'autel, les fresques de l'abside, plus récentes, datant de 1834, dépeignent des épisodes de la vie mariale, ajoutant une note narrative à la rigueur architecturale. La présence de six tableaux du Frère André, dispersés le long des bas-côtés et dans les chapelles, offre un fil conducteur pictural, permettant de suivre les figures marquantes de l'ordre dominicain, de Saint Pie V à Sainte Catherine de Sienne, en passant par Saint Thomas d'Aquin. Ces œuvres, par leur disposition, guident le visiteur dans une méditation sur la spiritualité des lieux. L'orgue, grand buffet du frère Durel, restauré en 1982 mais nécessitant aujourd'hui de nouveaux soins, se dresse comme un monument dans le monument. Commandé en 1785 au facteur allemand Godefroy Schmidt, ses 58 jeux et 4238 tuyaux participent grandement à l'acoustique réputée de l'église, propice aux concerts. Cet instrument, orné d'anges musiciens et dominé par les statues de David et sainte Cécile, incarne un art de vivre et de célébrer, survivant à la période révolutionnaire où l'édifice fut brièvement transformé en Temple de la Raison. La cour Mably, ancien cloître dominicain, désormais l'écrin de la Chambre régionale des comptes, témoigne également des péripéties bordelaises. Elle fut un temps le théâtre des Girondins et de leur Société des amis de la Constitution. Ce passage d'un lieu de recueillement monastique à un forum politique, puis à un musée, une bibliothèque et enfin une institution administrative, est une illustration pertinente des mutations urbaines et sociales, où l'architecture, malgré les changements de fonction, conserve une certaine permanence formelle. L'église Notre-Dame, classée Monument historique en 1908, et son orgue, en 1971, constituent ainsi un témoignage précieux de l'histoire de Bordeaux, un édifice qui a traversé les époques avec une dignité certaine, sans esclandre excessif ni renoncement à sa stature. Elle invite à une observation attentive, loin des envolées lyriques, pour saisir la persistance de l'ordre au cœur du désordre urbain et historique.