2bis avenue Franklin-D.-Roosevelt, Paris 8e
L'édifice sis avenue Franklin-D.-Roosevelt, connu aujourd'hui comme le Théâtre du Rond-Point, illustre avec une certaine ironie l'impermanence des fonctions architecturales. Ce n'est qu'après plusieurs métamorphoses d'une enceinte originellement dévolue au spectacle visuel que son actuel statut fut consolidé. Sa genèse remonte à la rotonde éphémère commanditée par Louis-Philippe à Jacques Hittorff en 1838, un modeste précurseur vite subsumé par les fastes de l'Exposition universelle de 1855, puis démoli. La véritable empreinte architecturale initiale revient cependant à Gabriel Davioud. En 1860, son Panorama National y érigea une structure cylindrique, ingénieuse solution spatiale pour l'exposition des toiles à 360 degrés, ces gigantesques dioramas qui capturaient l'imagination populaire du XIXe siècle. Imaginez ces fresques de quatorze mètres de hauteur sur cent vingt de circonférence, où le public, placé au centre, était censé être immergé dans les batailles napoléoniennes ou des paysages exotiques. L'architecture se faisait alors simple enveloppe, quasi invisible, pour le prodige illusionniste de la peinture, une coquille au service d'une immersion qui, avec le recul, paraît bien naïve. Lorsque la vogue des panoramas s'étiola, ce volume cylindrique, dont la robustesse fonctionnelle n'était plus à démontrer, fut astucieusement reconverti. Dès 1893, le Panorama National muta en Palais de Glace, une patinoire couverte qui devint l'un des emblèmes de la Belle Époque parisienne. La vaste piste centrale, autrefois point d'observation, devint scène d'évolution glacée, bordée d'un promenoir agrémenté de miroirs et d'une galerie à fresques. Jean Cocteau lui-même, avec sa perspicacité habituelle, la décrivit comme une « pastille de menthe monumentale », saisissant l'essence de son élégance désuète et de son effervescence. L'ingénierie souterraine, avec sa petite usine frigorifique produisant deux tonnes de glace à l'heure, témoignait d'une modernité technique discrète au service du divertissement mondain. Cette capacité d'adaptation fut de nouveau mise à l'épreuve à la fin des années 1970. L'abandon de la patinoire laissa un vide que la compagnie Renaud-Barrault, délogée d'Orsay, s'apprêtait à combler en 1981. Plutôt qu'une refonte structurelle radicale, le projet initial de Biro et Fernier consista à intégrer, dans cette enveloppe circulaire préexistante, la structure mobile et démontable de la troupe. Un exemple éloquent d'architecture de l'insertion, où l'ancien abrite le nouveau, la pérennité structurelle épousant l'éphémère scénographique. La véritable réinvention institutionnelle, et non plus seulement fonctionnelle, s'opéra en 2001 avec l'arrivée de Jean-Michel Ribes. Sous sa houlette, le Rond-Point fut rebaptisé avec une simplicité affirmée, et se forgea une identité résolument orientée vers la création contemporaine. L'engagement de ne diffuser que des œuvres d'auteurs vivants conféra à l'institution une singularité notoire dans le paysage théâtral français. L'adjonction d'une troisième salle et le logo de Gérard Garouste, où « un homme qui marche, avec une plume en forme de nuage qui fait qu'il rêve, mais on voit dépasser son sexe pour montrer qu'il y a une vitalité », symbolisaient cette volonté d'une culture à la fois onirique et ancrée dans une vitalité irrévérencieuse. Ribes le dépeignait lui-même comme une « rampe de lancement, un théâtre d'aéroport », soulignant une vocation à l'expérimentation et à la découverte de l'inconnu. Cette audace artistique s'accompagne d'un modèle économique hybride, souvent source de débat. Le statut du Théâtre du Rond-Point, entre sphère publique et privée, avec une part substantielle de subventions équilibrée par des recettes propres significatives, témoigne d'une recherche d'autonomie et de flexibilité. La controverse suscitée par la pièce *Golgota Picnic* en 2011 rappelle que, loin d'être un sanctuaire désincarné de l'art, le lieu demeure un carrefour où se manifestent les tensions de la société contemporaine. L'extension numérique avec *Ventscontraires.net* offre, quant à elle, une « quatrième salle virtuelle », une plate-forme d'expression qui prolonge l'esprit de subversion joyeuse au-delà de ses murs physiques. En somme, le Théâtre du Rond-Point n'est pas tant un édifice à l'architecture remarquable par sa forme originelle qu'un palimpseste architectural, dont la permanence réside dans sa formidable capacité à accueillir et à générer le spectacle, quelle qu'en soit la nature, et à se réinventer sans cesse. Une sorte de navire amiral dont la destination n'est jamais tout à fait fixée, mais dont le mouvement est constant.