Place Saint-Thomas-d’Aquin, Paris 7e
Le Noviciat des Dominicains, aujourd'hui Hôtel de l'Artillerie et bientôt campus universitaire, offre une lecture sédimentaire de l'histoire architecturale et sociétale parisienne. Plus qu'un simple édifice, il incarne une succession de réappropriations, un palimpseste où la gravité monastique du XVIIe siècle a progressivement cédé la place au rigorisme militaire, pour finalement s'ouvrir à la pédagogie contemporaine. Sa discrète monumentalité extérieure cache une histoire complexe de transformations et d'adaptations. Fondé en 1632 par la pieuse Françoise de Saliné, l'ensemble conventuel des Jacobins de la rue Saint-Dominique se dessinait comme un lieu de retraite et d'étude pour cinquante frères. Sa construction, s'étalant de 1682 à 1740, témoigne des lenteurs d'exécution propres à l'Ancien Régime, mais aussi de l'évolution des goûts. La chapelle, dont l'achèvement par Pierre Bullet en 1770 couronne cet effort, présente les caractères d'un classicisme tardif, empruntant à la sobriété sans jamais verser dans l'ornementation exubérante. Le cloître, cœur de cette vie contemplative, fut constamment remanié, une série de travaux épars masquant souvent l'unité originelle. On y adjoignit même un pavillon des infirmeries entre 1728 et 1729, détail prosaïque qui rappelle que même les quêtes spirituelles n'échappaient pas aux contingences terrestres. La Révolution, d'une efficacité toute disruptive, mit fin à cette vocation spirituelle. L'armée, en quête perpétuelle d'espaces, s'appropria les lieux. Ce passage du divin au martial fut brutal : le noviciat devint manufacture d'armes puis siège du Comité central d'artillerie en 1795. Les vénérables murs virent alors s'élever, au fil du XIXe siècle, des laboratoires pour le célèbre chimiste Louis Gay-Lussac et des ateliers de métallurgie dans les cours Treuille de Beaulieu et de Gribeauval. L'édifice, désormais hôtel de l'Artillerie, s'adaptait à un nouvel utilitarisme. Le cloître lui-même, jadis espace de méditation, fut réduit à la fonction de dépôt, accumulant les artefacts belliqueux obsolètes jusqu'à devenir un musée fortuit, avant le transfert définitif de ces reliques martiales aux Invalides en 1871. Cette réaffectation radicale, transformant un espace de piété en bastion d'ingénierie militaire, est révélatrice des priorités d'une nation en pleine mutation. L'ère contemporaine a vu une nouvelle mue, celle d'une institution académique, Sciences Po, acquérir le vaste ensemble en 2016 pour une somme qui, à 87 millions d'euros, fut jugée par certains comme une aubaine, par d'autres comme une décote. Les travaux pharaoniques, chiffrés à 200 millions d'euros, attestent de la volonté de transformer radicalement le site, le reliant même par un couloir souterrain à l'hôtel de Feydeau de Brou – une discrète mais efficace colonisation des entrailles du 7e arrondissement. La philanthropie moderne y a aussi laissé sa marque, avec le don conséquent de la fondation Gerard B. Lambert, conditionné à la nomination du jardin intérieur, désormais « Rachel-Lambert-Mellon ». Un échange de bons procédés qui grave le nom d'une bienfaitrice sur un espace historiquement dense, au détriment de l'ancienne désignation, Treuille de Beaulieu. Le prestige académique s'acquiert aussi par ces gestes, parfois un peu ostentatoires. L'architecture de l'ensemble, étendue sur 14 000 m², se caractérise par une robustesse pragmatique, un agencement de cours (Sébastopol, Rachel-Lambert-Mellon, Gribeauval) qui structurent le bâti sans lui conférer une monumentalité excessive en façade. Le plein et le vide s'y répondent avec une sobriété toute classique, loin des effusions baroques que l'on pourrait attendre d'une fondation du XVIIe siècle. Les élévations successives des XVIIIe et XIXe siècles ont conféré une certaine hétérogénéité discrète à l'ensemble, ajoutant des strates sans rupture stylistique majeure, mais diluant l'intention originelle. Les escaliers, tel celui de l'aile Nord, classé monument historique, ou celui du Sud en cours de restauration, sont des éléments structurants, véritables vertèbres de l'édifice, qui témoignent d'une maîtrise technique indéniable, souvent sous-estimée face à l'austérité apparente des façades. Cet édifice, somme toute peu spectaculaire vu de l'extérieur, révèle son intérêt dans son épaisseur historique et la complexité de ses aménagements intérieurs. La présence inattendue de son entrée dans un épisode de la série télévisée américaine 'Castle' offre un contraste savoureux, projetant ce monument chargé d'histoire dans le panthéon des décors de fiction, bien loin de ses vocations premières, monastiques ou militaires. Au final, le Noviciat des Dominicains n'est pas tant un chef-d'œuvre architectural qu'une formidable leçon de permanence et d'adaptation. Il a survécu aux tempêtes idéologiques et aux mutations fonctionnelles, démontrant la résilience du bâti parisien face aux exigences du temps et des hommes.