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Bibliothèque de l'Arsenal

Bibliothèque de l'Arsenal

1-3 rue de Sully 18 boulevard Morland Boulevard Henri-IV, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice qui abrite aujourd'hui la Bibliothèque de l'Arsenal n'est pas tant une construction monolithique qu'un palimpseste architectural, où les strates du pouvoir et du savoir se sont superposées avec une certaine ironie du destin. Ce lieu, fondé au XVIe siècle par François Ier pour abriter les rudiments de l'artillerie royale, et dont les premiers contours furent redessinés par Sully, grand maître avisé, porta longtemps les marques de sa fonction militaire. Les murs, empreints de la poudre et du bronze, virent naître une fonderie pour les statues de Versailles, signe avant-coureur d'une mutation moins martiale. Le XVIIIe siècle marque un tournant, sous l'égide du duc du Maine, fils légitimé de Louis XIV, et le pinceau de Germain Boffrand. Ce dernier, architecte éminent de la Régence, eut pour tâche d'ériger un nouveau corps de logis, destiné à masquer l'ancienne façade méridionale de l'hôtel de Sully, un geste architectural qui témoigne moins d'une révérence que d'une volonté d'actualisation sans remords. L'ordonnancement classique envisagé par Boffrand fut certes mis en chantier, mais les réalités financières de l'époque limitèrent l'ambition au gros œuvre. Les intérieurs, dépourvus de portes et de décors, demeurèrent longtemps en jachère, avant d'être aménagés au gré des dettes impayées et des initiatives pragmatiques de maçons et d'un architecte nommé Dauphin, dont les salons, d'un goût remarquable, offrent aujourd'hui un témoignage singulier de cette appropriation improvisée. C'est la figure d'Antoine-René de Voyer de Paulmy d'Argenson qui conféra au lieu sa vocation intellectuelle. Collectionneur boulimique, il s'installa en 1757 et entreprit de bâtir une bibliothèque d'une ampleur inédite, avec l'ambition, non dénuée d'une certaine emphase, d'en faire une « seconde Bibliothèque royale », ouverte aux savants. La Révolution, cette grande pourvoyeuse d'imprévus, faillit sceller le sort de cette collection. On raconte qu'une foule, exaltée par la prise de la Bastille voisine et apprenant l'appartenance de la bibliothèque au comte d'Artois, marcha sur l'Arsenal avec des intentions destructrices. Ce fut le sang-froid d'un bibliothécaire, ordonnant à son garde suisse de revêtir la livrée royale, qui permit de déjouer l'assaut, la foule croyant s'être méprise sur le propriétaire. Un épisode pittoresque, qui illustre la fragilité des trésors culturels face aux déchaînements populaires. Nationalisée, la bibliothèque devint un dépôt littéraire majeur, accueillant les archives de la Bastille et des fonds monastiques confisqués. Mais c'est sous la direction de Charles Nodier, à partir de 1824, que l'Arsenal acquit une résonance culturelle capitale. Il en fit le quartier général du Cénacle, creuset du romantisme français, conférant au lieu une aura intellectuelle qui perdure. L'enrichissement constant de ses fonds, notamment vers la littérature et les arts de la scène, la place aujourd'hui comme un conservatoire inestimable, bien que le département des arts du spectacle ait migré, signe que les institutions, même les plus vénérables, doivent composer avec les évolutions spatiales et organisationnelles. Classée monument historique, elle demeure un témoin éloquent de la métamorphose d'un espace de pouvoir en un temple dédié au savoir et à l'imagination.