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Monument aux Girondins

Monument aux Girondins

Esplanade des Quinconces Quai Louis-XVIII, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

Le Monument aux Girondins, qui s'érige avec une certaine morgue sur la place des Quinconces à Bordeaux, est moins une expression pure de la mémoire qu'une stratification de volontés politiques et de contraintes économiques. Conçu pour honorer les députés girondins victimes de la Terreur, ce vaste ensemble, érigé entre 1894 et 1901, est en réalité le fruit d'une longue gestation, d'un concours houleux et d'un compromis pragmatique. Il est d'abord intéressant de noter que la place initiale envisagée, plus intime et chargée d'histoire, fut abandonnée au profit de l'immense espace des Quinconces, transformant le mémorial en un point focal monumental plutôt qu'en un lieu de recueillement. L'anecdote de la fontaine de Bartholdi, jugée trop onéreuse par la municipalité bordelaise et finalement acquise par Lyon, est révélatrice des ajustements et renoncements qui ont jalonné la genèse de l'œuvre. Le projet, originellement un simple monument, fut ainsi contraint de fusionner avec l'idée d'une fontaine, adjoignant deux bassins au socle du piédestal pour pallier l'absence d'une commande d'envergure. Cela explique peut-être la sensation d'une certaine surcharge, voire d'une confusion thématique. L'œuvre finale, signée par le sculpteur Alphonse Dumilatre et l'architecte Victor Rich, culmine à cinquante-quatre mètres avec la statue aérienne du Génie de la Liberté brisant ses chaînes, conférant à l'ensemble une verticalité imposante. Le socle, quant à lui, est généreusement orné de groupes sculptés en bronze, exécutés par diverses fonderies d'art, détaillant le Triomphe de la République au sud et le Triomphe de la Concorde au nord. Ces allégories conventionnelles, où l'on discerne des quadriges de chevaux marins, des figures représentant l'ignorance ou la félicité familiale, encadrent un programme iconographique plutôt attendu pour une commande républicaine de l'époque. La ville de Bordeaux elle-même est représentée, assise sur la proue d'un navire, flanquée des allégories de la Garonne et de la Dordogne, ancrant le monument dans son contexte fluvial. Il est d'une ironie piquante, et somme toute révélatrice, que les emplacements prévus pour les effigies des huit députés girondins, pourtant la raison d'être du monument, soient restés désespérément vides. Cette lacune marque un décalage persistant entre l'intention et la réalisation, un vide significatif au cœur même du monument. La réception de l'œuvre ne fut d'ailleurs pas unanime, François Mauriac, avec son acuité, jugeant ses proportions désastreuses, dénonçant ces républiques mafflues à sec dans un bassin minuscule. Jacques Ellul, quant à lui, s'interrogeait sur la pertinence du Génie à incarner une pensée révolutionnaire. Il est à noter que le monument connut une autre péripétie significative : le déboulonnage de ses bronzes en 1942 pour la mobilisation des métaux durant l'Occupation, avant une restitution miraculeuse en 1945 et une réinstallation tardive en 1983, ajoutant une couche d'histoire à ce monument dont la grandeur n'a d'égale que les compromis qui l'ont façonné. Un détail manque cependant toujours à l'appel : la petite statuette symbolisant la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, jadis posée sur la sphère dans la main droite de la République assise de la fontaine sud, probablement volée, laissant un autre petit vide dans cette œuvre si foisonnante.