12 rue Saint-Nicaise, Rouen
L'église Saint-Nicaise de Rouen offre un cas d'étude pour qui s'intéresse à l'infortune des architectures, ou à leur résilience pragmatique. Fondée, dit-on, dès 640 par l'archevêque Ouen comme modeste chapelle suburbaine pour abriter les reliques de son patron éponyme, elle connut une première mue notable lorsqu'elle fut englobée dans l'enceinte rouennaise sous le règne de Saint Louis. Son élévation au rang d'église paroissiale en 1388, suivie par l'adjonction d'un chœur conséquent entre 1538 et 1561, marquent des étapes d'une existence ecclésiastique somme toute ordinaire pour un temps. Les vicissitudes ne manquèrent pas, comme le démontre le pillage par les calvinistes en 1560, rappelant les fragilités inhérentes à toute construction humaine exposée aux tumultes des hommes et des dogmes. L'orgue de Crépin Carlier, instrument notable de 1634, fut d'ailleurs l'une des victimes de ces troubles ou de ceux qui suivirent. Un événement bien plus radical survint en 1934, lorsqu'un incendie ravagea une partie significative de l'édifice. Cette catastrophe permit néanmoins une réinvention architecturale audacieuse. La reconstruction de la nef et du clocher, confiée aux architectes Pierre Chirol et Émile Gaillard, fut menée en béton armé, un choix technologique résolument moderne pour l'époque, délaissant les méthodes séculaires pour une matière nouvelle, porteuse d'une promesse de durabilité et d'une esthétique épurée. Les travaux, achevés en 1937, dotèrent Saint-Nicaise de vitraux conçus par le maître Max Ingrand, un ajout qui tempère la rigueur du béton par une lumière colorée et contemporaine. L'église fut ainsi rendue au culte en 1940, renaissant de ses cendres, un phénix de ciment et de verre. Ironiquement, le matériau même qui symbolisait sa modernité et sa robustesse devint le talon d'Achille de l'édifice. Vers la fin du XXe siècle, le béton armé, ce grand visionnaire structurel, commença à se déliter, trahi par le temps et sans doute par des choix techniques initiaux. Les infiltrations d'eau dégradèrent la structure, en particulier le collatéral sud, nécessitant une fermeture au public dès 2006 pour des raisons de sécurité. La désaffection officielle en 2017 fut la consécration de ce lent déclin matériel. Un intermède singulier eut lieu en 2016, lorsque l'église, déjà désacralisée et fermée, fut occupée par des activistes de Nuit debout. Cet épisode, bien que bref, souligne l'attachement civique au lieu et le questionnement sur son devenir. L'intervention citoyenne, symbolique par son nettoyage et sa consolidation improvisée, illustre l'inertie des pouvoirs publics face à la dégradation du patrimoine, et l'émergence d'une volonté populaire de réappropriation. Aujourd'hui, l'église Saint-Nicaise s'apprête à une nouvelle métamorphose, la plus profane sans doute, avec sa reconversion en brasserie. Le projet "Brasserie Ragnar", lauréat en 2019, promet de transformer ce lieu de recueillement en espace de production et de consommation de bière, agrémenté d'un musée et d'un restaurant. Les vitraux d'Ingrand et les éléments de pierre, témoins silencieux d'une longue histoire, seront restaurés, non plus pour la gloire divine, mais pour l'agrément des convives. Cette réaffectation, présentée comme un "Palais Bénédictine à la rouennaise", marque l'abandon définitif de sa vocation première. La vie continue pour les murs, mais dans un tout autre esprit, révélant la capacité d'adaptation, parfois forcée, de l'architecture face aux impératifs économiques et aux désaffections religieuses. L'orgue principal, qui avait connu une seconde vie après l'incendie, est d'ailleurs parti vers d'autres cieux sonores, rejoignant l'église du Saint-Esprit à Paris, comme pour sceller symboliquement la fin d'une ère.