20, rue des Charpentiers, Strasbourg
Le mikvé de Strasbourg, enfoui sous les strates d'une urbanité plus récente, offre une plongée fascinante dans la permanence architecturale et la fragilité de la mémoire collective. Longtemps relégué à la sphère de l'hypothèse, une simple tradition orale évoquant un Bain des Juifs, cet édifice souterrain est l'unique vestige tangible in situ de la communauté israélite médiévale de la ville, un témoin discret d'une présence et d'une histoire chassées et enfouies. Sa redécouverte en 1985, au gré des travaux de rénovation d'un pâté de maisons qui abrita autrefois l'imprimerie ISTRA, fut le fruit d'une vigilance remarquable. La Société d'Histoire des Israélites d'Alsace et de Lorraine, consciente des enjeux, intercéda auprès du Ministre de la Culture de l'époque, Jack Lang, afin d'assurer la tenue de fouilles archéologiques préventives. Une intervention salutaire qui a permis de soustraire ce lieu à l'oubli définitif. Construit vraisemblablement vers 1200, alors que la communauté juive strasbourgeoise prospérait grâce au commerce, ce mikvé public se déploie dans une salle carrée d'environ trois mètres de côté. Ses parois sont bâties d'un grès gris d'une sobriété imposante, couronnées par une voûte en berceau de briques rouges, offrant un contraste chromatique et matériel des plus éloquents. Aux quatre angles, sous la retombée de la voûte, saillissent des consoles de pierre, des corbeaux d'une facture résolument romane, détails stylistiques qui ancrent l'édifice dans son époque de construction. Au centre de cette chambre hypogée, un bassin accueillait jadis les cinq cents litres réglementaires d'une eau de purification puisée directement dans la nappe phréatique, invisible aujourd'hui, son niveau s'étant abaissé à près de huit mètres sous la rue. Une ouverture zénithale circulaire, d'un diamètre de 0,90 mètre, perce la voûte, suggérant une possible adduction complémentaire d'eau de pluie, bien que cette pratique ne soit pas formellement attestée ici. L'accès à ce bain rituel se faisait par un escalier en grès gris et rose, dont les vestiges demeurent nettement visibles, descendant du niveau de la cave jusqu'à l'eau sacrée. Cet agencement souligne l'importance de la source naturelle, l'eau courante de la nappe étant réputée pour sa pureté intrinsèque, élément essentiel de la Halakha. Après l'expulsion définitive des juifs de Strasbourg en 1391, une interdiction de résidence qui perdura quatre siècles, le mikvé fut transformé en simple puits. Cet acte de réaffectation, s'il dénie la fonction première du lieu, en assure paradoxalement la conservation partielle, le comblement protégeant la structure originelle des aléas du temps. Les fouilles ont d'ailleurs mis au jour cette transformation, révélant la base du puits, un bassin carré de grandes dalles, dont l'ouverture décentrée par rapport à l'orifice zénithal de la voûte pose encore des questions quant aux intentions de ses bâtisseurs ultérieurs. Les niches murales, aménagées pour recevoir des chandelles, et la pièce annexe, probablement dévolue au déshabillage, évoquent les rituels intimes qui s'y déroulaient. Ce mikvé, plus qu'un simple témoignage, est une leçon d'histoire et d'architecture, révélant la capacité d'un lieu à survivre, même masqué et transformé, à travers les vicissitudes du temps et les tragédies humaines.