10, place Gutenberg, Strasbourg
L'édifice que l'on nomme aujourd'hui le Neue Bau à Strasbourg n'est pas né d'une unanimité apaisée, mais d'une nécessité doublée d'une ambition contestée. Au XVIe siècle, la Pfalz, l'hôtel de ville originel, se révélait déjà par trop exiguë, signalant l'expansion d'une cité prospère dont les magistrats aspiraient à une représentation plus digne. Après l'échec d'une première tentative d'agrandissement et la démolition de l'église Saint-Martin, libérant l'espace de l'actuelle place Gutenberg, la question resurgit dans les années 1570. Les édiles, soucieux de la sécurité et de l'esthétique du cœur civique, commanditent un projet d'extension. C'est l'œuvre de Hans Schoch qui, en 1580, fut retenue. Choix audacieux, voire provocateur, tant il bousculait les sensibilités de l'époque. Le plan de Schoch, résolument ancré dans les formes de la Renaissance italienne, fut immédiatement taxé d'ostentation et de papisme par un parti conservateur puissant au sein des conseils strasbourgeois. Accuser une architecture d'emprunter aux canons romains à une époque où le protestantisme régissait la cité, revenait à la fustiger pour son impiété implicite, son extravagance jugée inappropriée à l'austérité protestante. L'opposition fut telle que même après la pose de la première pierre en 1582, les critiques ne s'éteignirent pas, poussant Schoch à quitter Strasbourg en 1583, excédé. Le gros œuvre, cependant, progressa, achevé en 1585. La controverse quant à la destination de l'édifice, certains suggérant de le louer à des marchands, voire de supprimer un étage pour des raisons d'économie, fut finalement tranchée en faveur de sa vocation publique. Schoch revint la même année, sans doute pour superviser les aménagements intérieurs qui allaient affirmer la splendeur et la fonction du bâtiment. Les lambris de Veit Eck, les vitraux, les fresques emblématiques de Wendel Dietterlin, illustrant des allégories du Bon Gouvernement sur la façade, n'étaient pas de simples ornements ; ils étaient une affirmation visuelle de la richesse et de la puissance urbaine. L'intégration d'une Kunstkammer, un cabinet de curiosités, témoignait par ailleurs d'un souci de prestige intellectuel et d'une ouverture sur le monde des savoirs, attributs d'une cité se voulant éclairée. Le Neue Bau, après la destruction de la Pfalz en 1781, fut érigé en hôtel de ville principal. Mais les vicissitudes historiques ne l'épargnèrent pas : saccagé durant la Révolution, vendu à des particuliers en 1795, il connut une période de déchéance. C'est en 1808 que la Chambre de Commerce et d'Industrie de Strasbourg lui offrit une nouvelle vie, l'acquérant pour y installer son siège. Cette reconversion s'accompagna de nécessaires restaurations et de réaménagements significatifs, notamment l'intégration de deux grands escaliers en lieu et place de l'original escalier à vis, marquant une adaptation aux usages et aux normes de son temps. Un agrandissement en 1868, ajoutant quatre travées le long de la rue des Tonneliers et une aile rue de l'Arbre Vert, vint sceller son destin de pôle économique, tout en respectant une cohérence formelle notable pour une extension tardive. Une importante restauration en 1912 paracheva l'œuvre. Aujourd'hui, cet édifice, inscrit puis classé monument historique en 1995 et 1998, demeure un témoignage éloquent des tensions entre tradition et innovation, entre les impératifs budgétaires et l'affirmation d'une identité architecturale, et de la capacité des bâtis à se réinventer au fil des siècles, sans jamais entièrement effacer les couches de leur histoire.