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Maison La Roche

Maison La Roche

10 Square du Docteur-Blanche, 55 rue du Docteur-Blanche, Paris 16e

L'Envolée de l'Architecte

L'édification de la Maison La Roche, entre 1923 et 1925, par ce tandem inséparable que formaient Le Corbusier et Pierre Jeanneret, constitue une étape dont la postérité a reconnu l'importance. Il s'agit en effet d'une manifestation précoce et éloquente des « cinq points pour une architecture nouvelle », un manifeste théorique qui allait structurer une part considérable de l'esthétique du XXe siècle. C'est ici, dans ce repli discret du 16e arrondissement parisien, au fond du square du Docteur-Blanche, que ces principes furent pour la première fois matérialisés avec une telle conviction, presque didactisme. La genèse de l'édifice est singulière. La commande émanait de Raoul Albert La Roche, un collectionneur bâlois avisé, dont la fortune permettait des audaces artistiques. Séduit par le purisme qu'il partageait avec Le Corbusier et Ozenfant, La Roche accumulait une collection d'œuvres de maîtres tels que Picasso, Braque, et Léger. Le Corbusier, non sans une pointe d'emphase pragmatique, lui aurait glissé l'injonction : « La Roche, quand on a une belle collection comme vous, il faut se faire construire une maison digne d'elle ». Cette phrase, au-delà de sa rhétorique commerciale, révèle une ambition : celle de créer un écrin architectural à la hauteur de l'art qu'il contenait, et par extension, de l'idéal puriste. Le projet initial, ambitieux, se mua en un duo de résidences distinctes sur la même parcelle : la Maison Jeanneret, plus conventionnellement familiale, et la Maison La Roche, conçue pour un célibataire et sa précieuse collection. Cette dissociation fonctionnelle se traduit par une organisation spatiale ingénieuse : les espaces d'habitation se cantonnent sur une bande de terrain, tandis que la galerie, élevée sur pilotis, s'élance audacieusement dans l'axe de la propriété. Le vœu du commanditaire, malgré son aisance financière, était une maison reflétant une certaine austérité de vie, aboutissant à une esthétique dite « pauvre », où le volume et la surface sont magnifiés par le jeu de la lumière, sans l'artifice de l'ornementation superflue. La « promenade architecturale », chère à Le Corbusier, trouve ici une de ses premières et plus claires illustrations. Dès le vaste hall d'entrée en double hauteur, malgré l'absence d'ouverture directe sur l'extérieur, la lumière indirecte guide le visiteur. Deux parcours distincts s'offrent alors : l'un, plus public, dessert la galerie, où une élégante rampe courbe mène à la bibliothèque ; l'autre, plus intime, conduit aux appartements privés. Ces parcours s'unissent subtilement au premier étage par une passerelle, orchestrant une chorégraphie spatiale qui révèle progressivement les ordonnances architecturales. La galerie, espace horizontal en contrepoint de la verticalité du hall, fut d'ailleurs l'objet d'une intervention significative en 1928, suite à des avaries de chauffage. Charlotte Perriand et Alfred Roth, collaborateurs de Corbusier, y insufflèrent des innovations : l'espace sous la rampe s'ouvrit pour accueillir des étagères de verre et de métal, un sol combinant caoutchouc rose et carreaux noirs fut posé, et une table en marbre fut ancrée, témoignant d'une constante experimentation sur le mobilier et les finitions intérieures. La bibliothèque, en retrait, bénéficie d'un éclairage savamment orchestré, mêlant lumière directe et indirecte, notamment par le puits de lumière et le vide du hall. Même la chambre dite "Puriste" surprend par ses dimensions réduites, presque monacales, affirmant une discipline de l'espace. Le toit-jardin, traité sobrement avec kiosque et dalles de ciment, parachève la réalisation des "cinq points". La polychromie, restaurée avec rigueur, reflète les palettes picturales de Le Corbusier de la même époque, soulignant l'unité de sa vision artistique. Le mobilier, mélange de créations spécifiques (les « tables La Roche »), d'objets industriels (chaises Thonet) et de pièces plus classiques, concourt à l'idée d'un environnement total, où chaque élément participe à l'harmonie puriste. Longtemps reconnue par les spécialistes, la Maison La Roche a finalement accédé en 2016, après plusieurs tentatives et ajustements du dossier, au panthéon du Patrimoine Mondial de l'UNESCO, au sein d'un ensemble de 17 œuvres de Le Corbusier. C'est là une consécration tardive pour un édifice qui, par sa radicalité discrète et sa rigueur programmatique, a su marquer, dès ses premières pierres, un tournant décisif dans l'histoire de l'architecture moderne. Elle demeure un témoignage éloquent de la façon dont une pensée conceptuelle peut se déployer dans la matière, créant un dialogue incessant entre le plein et le vide, l'intérieur et l'extérieur, sous l'égide implacable de la lumière.