45, 47 rue La Boétie, Paris 8e
On observe, avec un certain détachement, que la Salle Gaveau, sise rue La Boétie, ne fut pas initialement une chapelle musicale érigée par pure inclination artistique, mais plutôt un instrument finement ciselé de promotion commerciale pour la manufacture de pianos Gaveau. En 1907, Étienne Gaveau fit édifier cet « immeuble Gaveau », intégrant un siège social et cette salle de concert, dans une stratégie d’intégration verticale avant la lettre. Jacques Hermant, l'architecte, conçut en 1905 un édifice dont la vocation première était de magnifier le son des instruments maison, un pragmatisme à peine masqué sous l'ambition culturelle. L'ensemble, achevé en 1907, témoigne d'une période où l'efficacité fonctionnelle s'alliait à une certaine représentation bourgeoise, sans les exubérances d'une façade ostentatoire, mais avec une sophistication intérieure dédiée à l'acoustique. Initialement dotée d'un grand orgue Mutin-Cavaillé-Coll, lequel fut discrètement transféré en Normandie en 1957, la salle s'est imposée par ses qualités sonores exceptionnelles, particulièrement adaptées à la musique de chambre et aux récitals, ce qui était, il faut le concéder, le meilleur argument pour les pianos Gaveau. Dès son ouverture, elle devint un lieu de prestige. La liste des créations et des artistes qui foulèrent sa scène est éloquente : Ravel, Debussy, le *Pierrot lunaire* de Schönberg en création française par Darius Milhaud, Honegger, Messiaen… Une preuve de son rôle central dans la vie musicale parisienne, un creuset où la modernité s'est souvent manifestée. Le bâtiment fit preuve d'une étonnante résilience. Durant les deux guerres mondiales, elle sut adapter son usage aux contingences du temps, accueillant galas et spectacles de soutien, sans jamais renoncer entièrement à sa vocation première. Cependant, la destinée de l'édifice, tel un métronome capricieux, connut un temps d'arrêt brutal en 1963 avec la faillite de la manufacture. Vendu à une compagnie d’assurance, le monument fut voué à une démolition pour laisser place à un banal parking, un destin souvent réservé aux fleurons architecturaux jugés obsolètes par une logique immobilière réductrice. C'est l'intervention providentielle de Chantal et Jean-Marie Fournier, un couple de musiciens éclairés, qui en 1976 permit d'arracher la salle à cette funeste perspective. Son inscription puis son classement au titre des Monuments historiques (1982, 1992) furent les préludes à une restauration menée par Alain-Charles Perrot. La réouverture en 2001, avec une esthétique sobre, cherchant à retrouver les ornements de 1907, laisse à l'observateur le loisir de s'interroger sur l'équilibre entre la fidélité historique et l'interprétation du passé. Aujourd'hui, la salle Gaveau, tout en maintenant sa programmation musicale d'excellence – accueillant des concertos, des masterclasses, mais aussi, avec une certaine désinvolture, des soirées électorales – confirme sa capacité d'adaptation. Le récent rachat par Jean-Marc Dumontet et l'annonce d'une évolution de la programmation vers des "concerts acoustiques de têtes d’affiche, des seuls-en-scène et de l'humour" signalent que cet espace, dont l'acoustique demeure le joyau, persiste à être un lieu où l'art et le commerce continuent de tisser une partition complexe et toujours en mouvement.