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Barrage Vauban

Barrage Vauban

Rue de Molsheim, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

Loin d'être un simple élément de franchissement, le Barrage Vauban, ou Grande Écluse de fortification, se révèle être un instrument stratégique d'une sophistication redoutable, un véritable dispositif de guerre hydraulique. Érigé entre 1681 et 1688 sous la houlette de l'ingénieur Tarade, mais selon les desseins clairvoyants de Vauban, il répondait à une faille perçue dans la défense de Strasbourg, l'entrée de l'Ill dans la cité. Les ponts médiévaux, obsolètes face aux avancées de l'artillerie, exigeaient une réponse à la hauteur des contraintes militaires modernes. Sa fonction première, celle qui fonde son architecture, était d'une pragmatique brutalité : en cas d'attaque, la fermeture de ses treize vannes de fer, dissimulées dans ses arches, permettait d'obstruer le cours de l'Ill. L'objectif était clair : faire monter le niveau de l'eau et transformer les terrains avoisinants, alors majoritairement agricoles, en un vaste marécage impraticable pour toute troupe assaillante. L'efficacité de ce dispositif fut d'ailleurs cruellement avérée lors du siège de 1870, lorsque l'inondation provoqua le retrait des forces ennemies. La structure est un manifeste de l'ingénierie défensive. Les arches, au-delà de leur rôle de support, intègrent des herses pour interdire le passage fluvial non désiré, tandis que certaines, plus élevées, étaient aménagées pour la navigation civile, un compromis fonctionnel somme toute inévitable. En 1865, une adaptation aux progrès balistiques vit la façade aval maçonnée et la toiture comblée de terre, une carapace destinée à absorber l'impact des projectiles, témoignant d'une constante évolution de la pensée militaire face aux menaces. Ce passage, dénommé Barrage ou Pont Vauban, mais aussi parfois Passage Georges Frankhauser en hommage à un défenseur du patrimoine strasbourgeois, offre une coexistence singulière entre sa vocation première de barrière inondante et celle de voie de communication. Trois ponts-levis y furent intégrés, facilitant le mouvement transverse, preuve que même dans la rigidité de la fortification, une certaine fluidité d'usage devait être maintenue. La présence actuelle de statues et de moulages de la cathédrale, voire d'expositions temporaires, dans cet espace jadis purement utilitaire, illustre une réappropriation culturelle des lieux, un changement de destin assez frappant. L'évolution la plus manifeste de son usage réside dans son toit. Jadis terre-plein protecteur, il fut transformé en 1966 en une terrasse panoramique, accessible aujourd'hui par des escaliers et un élévateur. C'est là que l'édifice révèle une seconde vie, offrant une perspective nouvelle sur les Ponts Couverts et la cathédrale, bien loin des préoccupations défensives initiales. Cette mutation, consolidée par les restaurations de 2010 à 2012 sous la direction de Christophe Bottineau, avec la création d'une toiture végétalisée, parachève la reconversion d'une machine de guerre en un belvédère urbain, un témoignage silencieux de l'histoire et de ses métamorphoses.