40 bis route circulaire du Lac Daumesnil, Paris 12e
L'on pourrait s'étonner de la destinée d'édifices initialement conçus pour exalter l'empire colonial français. Les pavillons du Cameroun et du Togo, rescapés de l'Exposition Coloniale Internationale de 1931, déploient aujourd'hui, sous le nom générique de « Grande Pagode de Vincennes », une tout autre vocation spirituelle. Œuvres des architectes Louis-Hippolyte Boileau et Charles Carrière, ces structures, qui flanquent le lac Daumesnil, furent à l'époque la matérialisation d'une certaine vision de l'ailleurs, une représentation métropolitaine de l'exotisme africain. Le plus imposant, l'ancien pavillon du Cameroun, dont la verticalité atteint vingt-huit mètres, se prêta sans doute avec une ironique facilité à sa conversion en temple bouddhique, troquant la scénographie coloniale contre une monumentalité religieuse. Le second, l'ancien pavillon du Togo, attend sa réhabilitation en bibliothèque, pérennisant cette hybridation fonctionnelle et culturelle. Il est patent que l'architecture de ces pavillons, comme nombre de leurs congénères éphémères, relevait moins d'une authentique transposition des styles vernaculaires que d'une interprétation pittoresque, destinée à impressionner le visiteur parisien par un dépaysement contrôlé. Boileau et Carrière, bien que maîtres de leur art, travaillaient ici dans le registre de l'architecture de spectacle, où le souci de la fidélité ethnographique cédait le pas à l'impact visuel. L'usage de matériaux peut-être moins nobles que leur apparence ne le suggère contribuait à cette illusion d'optique, typique de ces expositions universelles ou coloniales, vouées à une obsolescence programmée. Le fait qu'ils aient survécu relève presque de l'anomalie, et leur inscription aux Monuments Historiques depuis 1975 témoigne d'une reconnaissance tardive de leur valeur patrimoniale, au-delà de leur message originel. La conversion de l'ancien pavillon du Cameroun en pagode en 1977, sous l'impulsion de l'Institut international bouddhique fondé par Jean Sainteny – figure par ailleurs notable pour son rôle dans l'Indochine post-coloniale, ironie historique s'il en est – et inaugurée par Jacques Chirac, alors maire de Paris, illustre une capacité d'adaptation toute parisienne à réaffecter des espaces à des usages radicalement différents. Cet événement marqua la transformation d'un musée des industries du bois en un haut lieu du bouddhisme en Europe, abritant désormais le plus grand Bouddha du continent. Cette mutation révèle une dialectique singulière entre le plein et le vide, l'intérieur et l'extérieur. Les volumes massifs et les motifs stylisés, autrefois supports d'une narration coloniale, enveloppent désormais un espace de recueillement, où la lumière diffuse vient caresser les feuilles d'or d'une effigie sacrée. L'architecture, vidée de sa première substance idéologique, est désormais un contenant pour une nouvelle forme d'altérité, celle des traditions bouddhiques. L'installation, entre 1983 et 1985, du temple tibétain de Kagyu-Dzong au sein de cette même enceinte, confirme cette greffe culturelle. L'accueil des reliques du Bouddha historique, don du Wat Saket de Bangkok en 2009, confère à ce site une dimension spirituelle européenne majeure, transformant un vestige de l'impérialisme en un sanctuaire. Le parcours de ces pavillons, depuis l'exposition d'une puissance coloniale jusqu'à l'incarnation d'une spiritualité venue d'Asie, en dit long sur les évolutions culturelles et politiques d'une nation. Ils demeurent des témoins silencieux d'une histoire complexe, où la fonction originelle a été supplantée par une nouvelle identité, conférant à ces structures une résonance inattendue et, disons-le, plutôt heureuse, bien que le qualificatif de "pagode" pour des pavillons "africains" demeure une simplification commode. C'est l'histoire de l'architecture, en somme, qui s'écrit par strates, par effacements et par réappropriations.