place Pierre Renaudel, 33800 Bordeaux, Bordeaux
L'abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux, jadis pilier d'un monastère bénédictin, présente aujourd'hui l'aspect d'un édifice pétri par les aléas de l'histoire et les interventions humaines. Sa fondation remonte au VIIe siècle, mais sa physionomie actuelle, érigée à la fin du XIe et au début du XIIe siècle, témoigne déjà d'une persévérance singulière face aux destructions successives, notamment celles des Sarrazins et des Normands qui ne laissèrent que ruines. Reconstruite par Guillaume le Bon, elle se dresse sur une légère élévation, jadis cernée de marais, un emplacement stratégique non dénué d'une certaine rudesse originelle. Sa structure en croix latine est classique, mais les détails révèlent une stratigraphie architecturale des plus éloquentes. La nef de cinq travées, flanquée de collatéraux, mène à un transept dont les bras s'ornent de larges absidioles, avant de converger vers une abside polygonale s'élevant à quinze mètres trente. La façade, d'un style roman saintongeais d'une robustesse caractéristique, exhibe un décor sculpté d'une richesse programmatique. Le portail central décline sur ses voussures une iconographie dense : des hommes tirant sur une corde évoquent la tension perpétuelle entre le bien et le mal, une humanité aux prises avec ses choix. Les signes zodiacaux et les travaux agricoles rappellent la cyclicité du temps terrestre, tandis que les vingt-quatre vieillards couronnés de l'Apocalypse invitent à une méditation sur la destinée éternelle. Les arcades latérales, quant à elles, stigmatisent les vices avec une franchise presque didactique : l'homme accablé par sa bourse pour l'avarice, la femme mordue par un serpent pour la luxure. C'est là un véritable traité de morale lapidaire. Mais l'édifice ne se contente pas de ce témoignage roman. Les remaniements des XIIe et XIIIe siècles ont introduit des voûtes gothiques, offrant une synthèse entre les écoles angevine et parisienne, un compromis élégant pour l'époque. Plus tard, au XIXe siècle, l'intervention de Paul Abadie entre 1861 et 1865 a profondément marqué la façade, notamment par l'ajout d'un clocher symétrique à l'original. Cette démarche, typique de son époque, visait à parfaire ce qui était perçu comme un inachèvement, mais elle altère, pour l'observateur contemporain, la pureté de la composition primitive. L'abbaye, devenue un hospice à la Révolution, puis l'école des Beaux-Arts en 1890, a su s'adapter aux contingences profanes, une reconversion éloquente. Au cœur de cette survivance architecturale réside l'orgue de Dom Bedos de Celles, achevé en 1750. Ce moine bénédictin, secrétaire de l'abbatiale, a conçu un instrument d'une ampleur et d'une finesse exceptionnelles, un chef-d'œuvre de la facture classique française. Son histoire est aussi singulière que sa construction : confisqué et transféré à la cathédrale Saint-André après la Révolution, il ne retrouva son buffet d'origine, resté à Sainte-Croix, qu'en 1970. Douze années de restauration méticuleuse furent nécessaires pour le restituer, jusqu'à la révélation de sa polychromie originelle, jadis masquée par une couche de peinture brune. Son inauguration en 1997, avec des organistes de renom, célébrait une résurrection patrimoniale de portée internationale. Enfin, il convient de mentionner le culte de saint Mommolin, moine bénédictin décédé à Bordeaux au VIIe siècle. Sa vénération populaire, notamment pour la guérison des maladies mentales et des possessions, a laissé des traces tangibles : on évoque des anneaux encore visibles à la base des piliers, où les possédés étaient attachés. Une pratique d'une autre époque, qui, malgré la perte de son sarcophage et de sa statue, maintient sa mémoire vivante à travers ses reliques préservées et deux tableaux de Guillaume Cureau. Ainsi, Sainte-Croix demeure un lieu où l'architecture, la foi et l'histoire s'entrelacent dans un récit complexe et parfois austère.