45-47 rue des Écoles 46-56 rue Saint-Jacques 5-17 rue de la Sorbonne 1 rue Victor-Cousin 12-14 rue Cujas, Paris 5e
La Sorbonne, ce haut lieu de l'érudition parisienne, est moins un monument homogène qu'un palimpseste architectural complexe, superposant les ambitions séculaires aux impératifs pragmatiques. Son incarnation actuelle, œuvre magistrale d'Henri-Paul Nénot à la fin du XIXe siècle, est une réponse grandiose, et quelque peu emphatique, aux nécessités d'une Université en pleine expansion, bien loin du modeste collège de théologie fondé par Robert de Sorbon au XIIIe siècle. Seule la chapelle Sainte-Ursule, héritage de la reconstruction entreprise sous l'égide du Cardinal de Richelieu par Jacques Lemercier au XVIIe siècle, défie le temps avec sa façade baroque, pièce isolée d'une magnificence d'Ancien Régime, étrangement épargnée par les fureurs révolutionnaires qui la désaffectèrent un temps, et par les démolitions massives du XIXe. Ce joyau classique, conçu pour abriter la dépouille du proviseur illustre, offre un contrepoint stylistique saisissant à l'ensemble néo-Renaissance qui l'enserre aujourd'hui. Nénot, élève de Garnier, rejeta avec une élégance toute haussmannienne les tentations néo-gothiques alors en vogue pour les institutions universitaires britanniques ou belges. Il imposa une vision d'un classicisme républicain, à la fois solennel et fonctionnel. Le défi était de taille : bâtir un « palais des sciences et des lettres » sur un îlot vaste et déclive, en intégrant cette chapelle préexistante. Sa solution fut un triptyque savamment orchestré, articulé autour de rues intérieures – les galeries Robert de Sorbon et Jean de Gerson – qui segmentent l’édifice sans en rompre l’unité symbolique. Au nord, le palais académique, ostentatoirement paré de pierre de taille et de toits d'ardoise, avec sa façade néo-Renaissance exubérante et son grand amphithéâtre dominé par l'allégorie apaisante du « Bois sacré » de Puvis de Chavannes, véritable manifeste pictural de la Troisième République pour l'instruction publique. Au centre, la faculté des lettres s'organise autour d'une cour d'honneur dont l'architecture, plus tempérée, cherche un dialogue respectueux avec la chapelle voisine, adoptant un style Louis XIII. La bibliothèque de la Sorbonne, quant à elle, témoigne d'une modernité plus discrète, avec ses motifs Art Nouveau et son système de ventilation novateur, même si l'accès direct aux ouvrages y est dès l'origine singulièrement restreint. Enfin, au sud, la faculté des sciences révèle une esthétique plus austère, presque industrielle, mêlant briques et auvents métalliques, dédiée à la seule efficacité des laboratoires. C’est dans cette dernière partie que Marie Curie, en 1906, prononça sa leçon inaugurale, brisant un plafond de verre institutionnel avec une élégance scientifique. L'ensemble est une formidable galerie d'art, commanditée par une République soucieuse d’asseoir sa légitimité éducative. Des toiles de Jean-Joseph Weerts évoquant la médiévale « Fête du Lendit » sous les arcades de la cour d'honneur aux allégories de Clémentine-Hélène Dufau dans la Salle des Autorités, chaque recoin témoigne d'une intention didactique et glorificatrice. Toutefois, ce grand corps architectural n'a pas échappé aux vicissitudes du temps et des réformes. L'éclatement de l'université parisienne en 1971 a transformé ce qui était une unité organique en une indivision complexe, où chaque occupant gère son espace avec une autonomie parfois déconcertante, créant une hétérogénéité des couloirs, passant du blanc immaculé au jaune sale. Les ajouts ultérieurs, comme ces amphithéâtres de « piètre qualité » couvrant les cours intérieures, altèrent l'intégrité du dessein original de Nénot, sacrifiant la respiration des espaces à l'urgence démographique. Et si, en façade, les étudiants perpétuent la tradition superstitieuse de caresser le soulier de la statue de Montaigne pour s'assurer la réussite, l'accès à l'édifice, sanctuarisé par le plan Vigipirate et les craintes d'occupation, s'est considérablement restreint. La Sorbonne demeure un emblème, certes, mais dont la grandeur passée côtoie désormais les cicatrices d’une gestion fragmentée et les contraintes d’une époque moins encline à l'audace monumentale.