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Église Saint-Merri

Église Saint-Merri

Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

L’église Saint-Merry, érigée entre le début du XVIe siècle et 1565, offre un paradoxe architectural notable : bien que sa construction s’inscrive en pleine Renaissance, elle déploie un style gothique flamboyant d’une pureté presque anachronique, refusant l’éclectisme alors en vogue. Ce monument, souvent désigné comme l’une des « quatre filles » de Notre-Dame de Paris, et surnommée à juste titre « Notre-Dame la petite » pour ses affinités structurelles, notamment un plan équilibré où la nef et le chœur rivalisent de longueur, s’est enraciné sur une butte primitive de la rive droite parisienne, jadis marécageuse. Son origine remonte au VIIe siècle, au repos de l’abbé Médéric, dont le culte finit par transformer un simple oratoire en un lieu de pèlerinage, puis en une collégiale confiée au chapitre de Notre-Dame, avant d’être érigée en paroisse. L’inscription retrouvée, mentionnant Odo Falconarius comme son fondateur au Xe siècle, ancre l’édifice dans une histoire médiévale profonde. La façade occidentale, véritable dentelle de pierre flamboyante, déploie un répertoire iconographique foisonnant de dais, d’arcatures et d’un bestiaire fantastique. Il convient d’y observer le détail singulier de la clé de voûte du portail principal, où se loge un relief énigmatique. Réalisée lors des restaurations du XIXe siècle, cette figure cornue, mi-homme mi-femme, aux ailes de chauve-souris, évoque curieusement le Baphomet des publications occultistes d'Eliphas Lévi. Sa présence insoupçonnée, signalée par des esprits aussi divers qu'Umberto Eco ou Claude Seignolle, confère à ce porche une dimension ésotérique inattendue pour un lieu de culte. À son flanc, un campanile élancé abrite ce qui est réputé être la plus ancienne cloche de Paris, datant de 1311, un vestige sonore d’une époque révolue. L’intérieur révèle les vicissitudes des siècles. Si la nef, achevée vers 1520, avec ses piliers à fûts multiples et ses arcs brisés, conserve l’élégance du gothique tardif, l’église a subi des remaniements significatifs. Le XVIIIe siècle fut particulièrement interventionniste, avec la destruction du jubé et la transformation du chœur par les frères Slodtz, dont les arcs brisés furent curieusement masqués sous un placage de marbre et de stuc, et les vitraux anciens remplacés par du verre blanc. Une manœuvre pratique, certes, visant à améliorer la luminosité pour la lecture des offices, mais qui altéra la perception originelle de l'espace. La chapelle de la Communion, édifiée par Pierre-Louis Richard sur les plans de Gabriel-Germain Boffrand en 1743, illustre ces compromis et frictions de l'époque. On raconte que Boffrand se retira du projet à la suite d’un désaccord avec les marguilliers, qui lui préférèrent les Slodtz pour la décoration. Cette chapelle marque néanmoins une innovation audacieuse avec son éclairage zénithal par trois coupoles, une solution lumineuse que l’on retrouvera plus tard dans la grande galerie du Louvre. Le clocher, jadis surélevé, a retrouvé sa hauteur d’origine après un incendie en 1871, tandis que la crypte, achevée dès 1515, abrite les reliques du saint éponyme. Quant à la collection artistique, elle est éloquente, présentant un florilège d'œuvres du XVIIe au XIXe siècle, reflétant les orientations post-tridentines. On y admire notamment la « Pietà » de Nicolas Legendre, « L’Adoration du nom divin » de Simon Vouet, ou encore les peintures murales de Théodore Chassériau dans la chapelle Sainte-Marie l'Égyptienne. Au-dessus du maître-autel, la « Gloire » de la famille Slodtz, commandée en 1753, est une pièce baroque remarquable, où des angelots, défiant la convention, regardent vers le bas, comme pour contempler la châsse de Saint Merri, jadis hissée à leur niveau. L’orgue, une pièce maîtresse du patrimoine musical, a vu se succéder des titulaires illustres tels que Nicolas Lebègue et Camille Saint-Saëns. L’histoire récente de Saint-Merry est également instructive, témoignant des mutations ecclésiales et sociales. De la correspondance de Bonaventure Moussinot avec Voltaire au XVIIIe siècle, aux activités du Centre pastoral Saint-Merry – un foyer de catholicisme progressiste engagé dans le soutien aux migrants et à la communauté LGBT, avant sa dissolution en 2021 – l'église a toujours été un lieu de résonance sociale. Aujourd'hui, la communauté de Sant'Egidio perpétue une tradition d’accueil et de charité, œuvrant auprès des plus démunis. Enfin, l'édifice n'a pas manqué d'inspirer les lettres, de Joris-Karl Huysmans à Guillaume Apollinaire, Robert Desnos ou Umberto Eco, soulignant son ancrage profond dans l’imaginaire parisien, comme en témoigne la mention du Baphomet, signe de sa capacité à susciter la curiosité et l’interprétation au-delà de sa stricte fonction religieuse.