Rue Esprit-des-Lois cours du Chapeau-Rouge Rue Louis, Bordeaux
L'édifice qui abrita jadis la préfecture de la Gironde, à Bordeaux, se présente moins comme une conception unifiée que comme une agrégation pragmatique, un collage d'histoire et de fonction. Il ne s'agit point ici d'un monument né d'une vision unique, mais de l'intégration successive de deux hôtels particuliers, l'hôtel de Saige dès 1808, puis l'hôtel Legrix-de-Lassalle en 1856. Cette démarche révèle souvent une économie de moyens, préférant l'adaptation à la coûteuse édification ex nihilo. L'hôtel de Saige, sans doute bâti au XVIIIe siècle, comme tant d'autres belles demeures bordelaises, exhibait vraisemblablement cette élégance discrète mais affirmée, propre au goût des Lumières. Des façades en pierre de taille, ordonnancées, des ouvertures régulières, des ferronneries délicates : autant de caractéristiques que l'on imagine. L'intégration de l'hôtel Legrix-de-Lassalle, près de cinquante ans plus tard, a dû requérir une certaine ingéniosité pour fondre deux entités distinctes en un ensemble cohérent, du moins dans l'usage. La transition d'une destination privée, domestique, à une fonction publique, administrative, est toujours une épreuve pour l'architecture. Les salons intimes doivent se muer en bureaux, les jardins en cours de service, les entrées en accès officiels. Cela engendre souvent des compromis, des réaménagements qui masquent plus qu'ils ne révèlent la grandeur originelle. Situé entre la rue Esprit-des-Lois, le cours du Chapeau-Rouge et la rue Louis, cet ensemble bénéficie d'une localisation urbaine stratégique. La proximité de la rue Esprit-des-Lois n'est pas sans une certaine ironie pour un lieu d'exercice du pouvoir, évoquant subtilement l'œuvre de Montesquieu, ce penseur de l'esprit des lois, dont la région natale n'était qu'à quelques lieues. Une anecdote, peut-être, pour les esprits attentifs. La pierre de Bordeaux, blonde et lumineuse, devait conférer à l'ensemble un aspect d'une gravité sereine, conforme à son rôle régalien. Cependant, l'addition d'un second bâtiment implique souvent des disparités d'alignement, des différences de niveaux ou de détails ornementaux, que la patine du temps finit parfois par estomper, mais qui trahissent une genèse fragmentée. L'édifice a vécu près de deux siècles de vie administrative, témoin silencieux des évolutions politiques et sociales. Son départ pour Mériadeck en 1993, vers une architecture plus délibérément fonctionnelle et moderne, marque le terme d'une époque où l'autorité préfectorale s'exerçait depuis des cadres hérités du passé. Le classement et les inscriptions aux monuments historiques, étalés de 1935 à 1997, soulignent une reconnaissance progressive de sa valeur patrimoniale, sans doute renforcée par le vide laissé par son départ. C'est le destin de nombreux bâtiments : leur véritable appréciation ne vient souvent qu'une fois leur fonction première obsolète. Ils deviennent alors des vestiges, des objets de contemplation, vidés de leur utilité immédiate, mais chargés d'une histoire qu'il convient de décrypter.