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Théâtre Alhambra de Bordeaux

Théâtre Alhambra de Bordeaux

24 rue d'Alzon, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

Le Théâtre de l'Alhambra, à Bordeaux, ne se manifeste plus qu'en sa façade rue d'Alzon, un fragment minéral témoin d'une ambition révolue, transformé en une peau décorative sur une résidence contemporaine. Ses origines modestes, en tant que cirque sédentaire vers 1870, puis café-concert dès 1878, préludent à une métamorphose significative au tournant du XXe siècle. C'est l'architecte Jean Tournier qui, en 1908, remodela l'ensemble pour le hisser au rang de grand théâtre, capable d'accueillir jusqu'à 2 260 spectateurs, une capacité considérable pour l'époque. La façade principale, édifiée en pierre calcaire locale, arbore les mascarons caractéristiques de l'architecture bordelaise, ces visages sculptés qui ponctuent tant d'édifices de la ville. Les deux étages sont ornés de balcons aux motifs entrelacés et de figures féminines, une signature esthétique qui conférait au lieu une certaine dignité festive. Le nom du théâtre, lisible au sommet, persiste comme une épitaphe. Cette enveloppe externe a toutefois subi les outrages du temps, affichant fissures et un léger déversement vers la rue, symptôme d'une structure ancienne qui a connu bien des assauts. Une façade arrière, plus utilitaire, combinant pierre et briques creuses, séparait autrefois le théâtre d'un casino aujourd'hui disparu, révélant une hiérarchie des traitements selon la visibilité et la fonction. L'intérieur, avant sa quasi-démolition, était un espace complexe et savamment agencé. La salle de spectacle principale, vaste, s'étageait sur trois niveaux, dotée d'un parterre, de promenoirs et de balcons desservis par de larges escaliers. L'entrée s'ouvrait sur un vestibule, précédé de trois portes monumentales et d'un portique central en marbre rehaussé de bronze, évoquant l'opulence des grands théâtres parisiens. Les choix d'ameublement en cuir et acajou suggéraient un certain luxe. Au fil des adaptations, la scène rectangulaire fut cintrée, et l'espace originellement réservé aux places les moins chères fut remplacé par un amphithéâtre plus vaste. Une prouesse technique notable était le parterre en pente, conçu pour optimiser la visibilité de chaque spectateur en l'absence de colonnes gênantes, un système ingénieux permettant même de le basculer à la verticale. Des annexes abritaient bureaux, ateliers, salles de réunion et de répétition, attestant de l'ampleur fonctionnelle de l'établissement. Ce lieu pluriel fut également le théâtre d'événements moins scéniques. Un épisode marquant survint entre septembre et décembre 1914, lorsque Bordeaux devint la capitale provisoire de la France. L'Alhambra fut alors réquisitionné pour accueillir la Chambre des députés. L'installation fut rudimentaire, loin du faste habituel du Palais-Bourbon, un déménagement qui, selon les journaux de l'époque, fut perçu avec une certaine ironie et un inconfort manifeste par les parlementaires, forcés de siéger parmi les caisses et les bruits d'ouvriers. Malgré son acquisition par la ville en 1970 et les tentatives de préserver son activité, le théâtre ferma définitivement en 1982. Un projet de réhabilitation, ambitieux dans ses objectifs de restructuration urbaine et de polyvalence, ne vit jamais le jour. La façade, inscrite aux Monuments Historiques en 1984, est le seul vestige d'un édifice presque entièrement démantelé au profit d'une résidence de standing dans les années 1990. L'Alhambra demeure ainsi une coquille vide, un fronton mémoriel qui évoque la ferveur passée d'un lieu dont l'intégrité spatiale et programmatique a été irrémédiablement perdue, rappelant la fragilité des architectures de spectacle face aux impératifs fonciers.