Voir sur la carte interactive
Hôtel Crillon

Hôtel Crillon

10 place de la Concorde 2 rue Boissy-d'Anglas, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

La Place de la Concorde, avec ses façades monumentales érigées par Ange-Jacques Gabriel dès 1758, offre un spectacle urbain où l'architecture se mue en décor théâtral. L'Hôtel de Crillon, dont la façade occidentale participe à cette composition symétrique d'une solennité rare, n'était pourtant pas, à l'origine, destiné à la fonction qu'il occupe aujourd'hui. Commandée par Louis XV, cette parure néoclassique devait initialement abriter l'Hôtel des Monnaies, un dessein finalement jugé peu judicieux. Ce terrain, une fois redivisé, fut alors cédé à des particuliers, les contraignant à bâtir derrière cette composition déjà achevée. C'est ainsi que Louis-François Trouard, architecte et ancien élève de Gabriel, acquit en 1775 le lot le plus à l'ouest. Il fut de ce fait contraint de concevoir un hôtel particulier, l'Hôtel d'Aumont, s'articulant autour d'une cour intérieure, derrière une œuvre qui n'avait pas été initialement pensée pour l'accueillir. Une contrainte de programme qui modula sans doute l'ordonnancement des espaces, faisant du grand geste public de Gabriel une simple enveloppe. Les aménagements intérieurs furent confiés aux meilleurs artisans de l'époque sous l'œil éclairé du duc d'Aumont, mécène averti, faisant appel notamment à Pierre-Adrien Pâris. De cette période subsistent des éléments d'une élégance certaine, aujourd'hui dispersés, à l'instar de ce boudoir Pâris dont le raffinement fut jugé digne d'une collection outre-Atlantique, désormais connu sous le nom de « Crillon Room » au Metropolitan Museum de New York. Un destin curieux pour une pièce si intrinsèquement parisienne. L'édifice, propriété des comtes de Crillon à partir de 1788, subit les vicissitudes de la Révolution, confisqué comme bien national, puis rendu à la famille. Il devint, l'espace d'une parenthèse républicaine, un simple hôtel meublé, l'« hôtel de Courlande », perdant un temps son illustre nom. C'est pourtant au début du XXe siècle que l'édifice connut sa métamorphose la plus radicale, transformé en établissement hôtelier par Walter-André Destailleur. Seuls furent conservés la façade et les murs de trois salons d’honneur, dont les décors d'authentique facture XVIIIe furent promptement cédés et déplacés, certains trouvant refuge à l'ambassade du Chili. On ne peut s'empêcher de noter ce paradoxe : préserver la peau de l'édifice, tout en en arrachant le cœur historique pour le revendre au plus offrant, avant de le « recréer » à grand renfort d'architectes contemporains. Ce bâtiment, classé monument historique dès 1896 pour ses façades, puis en 1964 pour ses salons du premier étage, a été le théâtre de maints événements historiques, de la signature du pacte de la Société des Nations en 1919 à l'occupation allemande en 1940, où des tireurs embusqués firent même l'objet d'une riposte de la 2e DB, entraînant l'effondrement d'une colonne – vite reconstruite. Sa vocation de lieu d'accueil perdura, recevant des personnalités d'envergure, de Winston Churchill à Fidel Castro, de Madonna à l'équipe de France de football célébrant ses exploits. La plus récente campagne de rénovation, menée de 2013 à 2017 sous la houlette de Richard Martinet et orchestrée par Aline Asmar d'Amman avec la contribution de figures telles que Karl Lagerfeld, acheva de l'ancrer dans le XXIe siècle, avec l'intégration d'aménagements dignes des standards hôteliers contemporains, tels qu'une piscine en sous-sol – une exigence désormais classique pour les établissements de ce rang. La vente aux enchères du mobilier avant les travaux, y compris l'œuvre du sculpteur César, révèle une forme de pragmatisme où même l'art est monétisé avant une réinvention. Aujourd'hui honoré de la distinction « palace », il demeure un point de ralliement de la haute société, abritant le Bal des débutantes ou le jury du Prix Femina. Une réplique fidèle de l'ensemble de Gabriel existe même à Philadelphie, curieux écho transatlantique d'une grandeur française que l'on s'efforce de maintenir à grand frais.