12 rue du Cardinal-Mercier, Paris 9e
L'Hôtel Judic, sis au 12 de la rue du Cardinal-Mercier, anciennement rue Nouvelle, n'est pas tant un jalon de l'architecture parisienne qu'un témoin éloquent des ambitions et des goûts d'une époque, celle de la Belle Époque, où l'éclectisme se disputait la palme de l'originalité. Commandité en 1883 par la fantasque Anna Judic, dont la fortune soudaine, plus d'un million de francs amassés grâce au succès de *Mam'zelle Nitouche*, lui permit d'ériger cette demeure singulière, l'édifice est l'œuvre de l'architecte Jacques Drevet, assisté de Georges Trugard pour la façade. Une collaboration, semble-t-il, étroite, où le caprice d'artiste rencontrait la discipline de l'ingénieur, accouchant d'un pastiche assumé des petits châteaux du Blaisois du XVIe siècle. Le projet, d'une ostentation certaine, visait à asseoir une nouvelle légitimité par la monumentalité. Cette ambition se heurta cependant à la cruelle réalité des lois successorales. La mort prématurée de son époux, Léon Émile Israël, força Anna Judic à se séparer de sa récente acquisition. Cette vente par licitation, en décembre 1884, offrit au tout-Paris, et notamment au journaliste Émile Blavet, l'occasion rare de pénétrer cet intérieur d'artiste, consignant ses impressions dans *La Vie Parisienne*. Ce témoignage précieux nous révèle une architecture intérieure foisonnante, parfois hétéroclite. La façade, d'une originalité discutable, déploie une dichotomie frappante. La partie droite arbore une immense fenêtre du soi-disant "étage noble", encadrant un vitrail monumental, œuvre de Champigneulle, maître verrier de renom, qui, dans un mélange des genres propre à l'époque, représente la rencontre d'Antoine et Cléopâtre – un choix iconographique audacieux pour un intérieur domestique. Le balcon en saillie, d'une ornementation riche, se réclame de la première Renaissance française, mais son adjacence avec une partie gauche, dont la composition ne soutient guère de dialogue avec sa consœur, trahit une certaine licence stylistique et un manque d'unité architectonique. À l'intérieur, le visiteur était plongé dans un palimpseste décoratif. Le vestibule, pavé de mosaïque, conduisait à un escalier rond en bois sculpté, éclairé par des vitraux prétendument "vieux" du XVIe siècle – un anachronisme charmant ou une importation opportuniste. L'entresol abritait une salle à manger "gothique" avec une cheminée d'une taille fort peu domestique, surmontée d'un petit salon séparé par quelques marches, sorte de loggia apte à accueillir un orchestre. Ce goût pour la mise en scène se retrouvait dans les écuries et remises, dont les voitures montaient grâce à un "truc très ingénieux, comme les décors de l'Opéra", anecdote qui souligne la propension de l'époque à fusionner l'art et la machinerie du spectacle. Mais c'est au premier étage que le grandiose atteignait son paroxysme avec le "hall", une pièce aux "proportions de cathédrale", d'une hauteur sous plafond de 7,70 mètres, ornée d'une cheminée monumentale de trois mètres de large et d'un plafond "gothique" en pierre rechampi de bleu et d'or. Des loggias "à l'italienne" s'y arrondissaient à trois mètres de hauteur, ajoutant à l'opulence. Attenante, la galerie de tableaux offrait en son plafond une autre "merveille" : une fresque de Jean-Georges Clairin figurant Judic dans tous ses rôles – une autocélébration délibérée, presque narcissique, qui ancre le lieu dans la personnalité de sa commanditaire. Le jardin d'hiver, avec son "plafond à ciel ouvert" et ses murs peints par Maincent, recréant les panoramas de Saint-Germain ou Bougival, achevait de brouiller les frontières entre intérieur et extérieur, entre le Paris mondain et la rêverie campagnarde. Après son bref passage sous le faste éphémère d'Anna Judic, l'hôtel connut une vie plus prosaïque, et parfois plus sulfureuse. Devenu propriété de l'architecte-entrepreneur Émile Vabre, il fut ensuite transformé en "Cercle du commerce, des lettres, des arts et des sports", puis en "Maison des Arts", louant ses espaces pour des fêtes, et, selon les archives policières de 1909, pour des "exhibitions de femmes nues", loin de l'opérette et des châteaux de la Loire. Une ironie du sort pour ce monument de l'éclectisme. Plus tard, Otto-Klaus Preis, dessinateur chez Nina Ricci et collectionneur éclairé des XVIe et XVIIe siècles, puis de la fin du XIXe, se laissa charmer dans les années 1970 par cette "incroyable demeure". Il sut y reconnaître un "sommet de l'éclectisme cher à son époque, par son mélange étourdissant de l'architecture Renaissance, du néo-gothique à la Louis II de Bavière, et du XVIIe siècle baroque", une symbiose qui sied à ce quartier de la Nouvelle Athènes. L'inscription au titre des monuments historiques en 1990, et le classement de l'appartement en 1995, ont depuis lors conféré à cet hôtel, dont la destinée fut aussi mouvementée que ses styles, une reconnaissance officielle, garantissant la pérennité d'un édifice qui est, somme toute, un précieux vestige de la flamboyance et des contradictions stylistiques du Paris fin de siècle.