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Château d'Asnières

Château d'Asnières

89,rue du Château, Asnières-sur-Seine

L'Envolée de l'Architecte

L'on pourrait voir dans le château d'Asnières, non point tant une simple résidence d'agrément, mais un manifeste, une pièce stratégique dans l'échiquier social et politique du XVIIIe siècle. Érigé par le marquis Marc-René de Voyer, dont l'ambition, on le sait, était de rivaliser avec les fastes de Marigny, Richelieu ou même la Pompadour, cet édifice témoigne d'une volonté farouche d'affirmer un statut. Sa construction, débutée vers 1750, sous l'égide de Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, « dernier des Mansart », s'inscrit dans une lignée prestigieuse et dénote une certaine audace. Mansart de Sagonne y déploie un plan en Z, écho, non sans une pointe de respect teinté d'émulation, au Grand Trianon de son illustre aïeul. Le corps principal, élevé sur deux niveaux et coiffé d'une couverture « à l'Italienne » discrètement dissimulée par un garde-corps continu, est structuré par des avant-corps : à pans coupés sur la cour d'honneur, et d'une subtile convexité côté jardin. Ce dernier élément, surmonté du buste royal et du monogramme du marquis, laissait habilement croire à certains courtisans qu'il s'agissait là d'une émanation directe du pouvoir royal, une nouvelle résidence du monarque sous un nom d'emprunt. Une coquetterie fort révélatrice des mœurs de l'époque. Le domaine ne se limitait pas à l'édifice principal ; il s'étendait jusqu'à l'ambitieux « entrepôt général des haras d'Asnières », capable d'abriter deux cent cinquante chevaux. Une vaste allée bordée d'une triple rangée d'arbres, clin d'œil appuyé à Maisons-Laffitte de François Mansart, reliait ces deux pôles, manifestant une magnificence ostentatoire. La constitution de ce vaste domaine ne fut d'ailleurs pas sans heurts, nécessitant l'agrément, sans doute « forcé », des habitants du village, et allant jusqu'à l'annexion d'une partie de l'église paroissiale pour y loger une chapelle privée. Les intérieurs, conçus avec la participation de Nicolas Pineau pour les ornements rocaille, de Guillaume II Coustou pour la sculpture et de Jacques Caffieri pour les bronzes, furent d'une somptuosité telle qu'ils restent un exemple éloquent de l'apogée de cet art. Le décor du salon central, par exemple, fut même démantelé pour être remonté bien plus tard à Cliveden House en Angleterre. Fait notable, le jeune Charles De Wailly, futur architecte de l'Odéon, fit ici ses premières armes notables, adoucissant le rocaille de la salle à manger de Pineau par l'adjonction de pilastres de marbre et d'une corniche à l'antique, préludant ainsi à la sobriété néo-classique qui allait s'imposer. Après le départ de Voyer, le château connut bien des vies. Au milieu du XIXe siècle, il devint le théâtre de bals et de divertissements prisés par la bourgeoisie parisienne, dont la renommée fut telle qu'Offenbach lui-même l'immortalisa dans « La Vie parisienne » avec la célèbre ligne « Qu'on me mène au bal d'Asnières! ». On retiendra également la fête de 1850, où 25 000 auditeurs acclamèrent 2 000 choristes, témoignant de son statut de pôle culturel. Néanmoins, cet éclat fut suivi d'un lent déclin, l'édifice servant d'institution religieuse avant d'être livré aux affres du vandalisme et des intempéries. Heureusement, une restauration salutaire l'a soustrait à sa fin annoncée. L'influence du château fut même telle qu'il inspira, au XIXe et XXe siècles, l'hôtel particulier parisien de Jules Porgès par Ernest Sanson, et la résidence « The Elms » de Edward Julius Berwind à Newport. Une réminiscence pérenne pour un monument qui, de nos jours, abrite la Fédération Française des Échecs, marquant une curieuse mais digne reconversion pour ce lieu d'anciennes ambitions équestres et mondaines.