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Arc de triomphe de l'Étoile

Arc de triomphe de l'Étoile

Place Charles-de-Gaulle, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

L'Arc de Triomphe de l'Étoile se dresse, imposant, au cœur d'un dispositif urbain singulier, fruit d'une ambition impériale autant que d'une rationalisation haussmannienne. Ce tétrapyle colossal, ancré à l'extrémité occidentale de l'axe historique parisien, des Tuileries à la Défense, ne fut point conçu d'emblée pour ce site dégagé. L'idée initiale de Napoléon Ier, proclamée après Austerlitz en 1806, le situait près de la Bastille, comme une porte triomphale marquant le début d'une procession impériale. Ce n'est qu'après quelques ajustements pragmatiques, sous l'impulsion du ministre Champagny, qu'il trouva sa place actuelle, promettant des perspectives alors inégales. La genèse du projet fut d'ailleurs émaillée de ces compromis si fréquents dans l'art officiel. Jean-François Chalgrin, l'architecte principal, dut naviguer entre les injonctions impériales et les rivalités de confrères. Son inspiration, nourrie des arcs de Titus et de Janus à Rome, l'éloigna des colonnes engagées que d'aucuns préféraient, pour privilégier un plein plus monolithique, percé de ces deux grandes voûtes qui confèrent à l'édifice sa majesté. L'œuvre, mesurant près de cinquante mètres de hauteur et autant de largeur, fut d'abord posée sur des fondations d'une ampleur considérable, s'enfonçant à plus de huit mètres, et nécessitant deux années de labeur. Une masse de pierre estimée à cent mille tonnes avec ses assises, une prouesse technique notable pour l'époque. La construction elle-même fut une odyssée trentenaire, traversant les soubresauts politiques. Interrompue à la chute de l'Empire, reprise sous la Restauration avec une visée modifiée – commémorer l'expédition d'Espagne –, elle fut finalement achevée sous Louis-Philippe, dans un esprit de conciliation où la Révolution et l'Empire purent cohabiter symboliquement. Cette réappropriation successive confère au monument une sorte de palimpseste idéologique, chaque régime y laissant sa marque. L'anecdote de la maquette grandeur nature en bois et stuc, érigée en 1810 pour le passage de Marie-Louise, illustre à merveille cette préoccupation toute impériale de l'apparat, primant sur la substance encore en gestation. Quant à l'ornementation sculptée, elle témoigne de cette même superposition historique. Les célèbres hauts-reliefs, notamment le fameux « Départ des volontaires de 1792 », dit La Marseillaise, de Rude, par son énergie romantique quasi théâtrale, contraste avec le classicisme plus retenu des autres compositions. Ces groupes allégoriques, de dix-huit mètres de haut, encadrent des bas-reliefs plus didactiques, célébrant les batailles marquantes. L'attique, sommé de boucliers gravés des noms de victoires, fut longtemps orphelin de sa couronne sculptée, accueillant une éphémère maquette en plâtre de Falguière en 1882, bientôt dégradée et retirée, laissant le sommet dans une sobriété un peu forcée. L'inauguration de 1836, discrète et sans le roi, fuyant les risques d'attentat, détonne avec l'ampleur du monument et sa future destinée. L'Arc n'en devint pas moins un point focal de la mémoire nationale. Il vit le passage des cendres de Napoléon en 1840, et, plus tard, accueillit sous sa voûte la Tombe du Soldat inconnu en 1920, veillée par une Flamme du Souvenir ravivée quotidiennement – un rituel qui, dit-on, fut même accompli devant l'occupant allemand en 1940. Cette permanence du symbole en fait un témoin privilégié des grandeurs et misères de la nation, un pivot où se sont cristallisés les élans patriotiques et les contestations, comme en témoignent les dégradations de 2018 ou, plus récemment, l'enveloppement artistique de Christo, offrant une lecture renouvelée de sa monumentalité. Le maintien de cet édifice, au demeurant, n'est pas une mince affaire. Les travaux de conservation, qui ont révélé un « tassement différentiel des joints » et un « mouvement hélicoïdal », rappellent que même la pierre la plus robuste cède aux assauts du temps et de l'eau. Les injections de coulis et la pose de tirants précontraints sont autant de discrètes interventions destinées à assurer la pérennité de ce gardien de pierre, qui, malgré ses vicissitudes, continue de ponctuer l'urbanisme parisien avec une autorité incontestable.