Bois de Vincennes , 40 route circulaire du Lac-Daumesnil, Paris 12e
La Pagode de Vincennes, ou ce qu'il en reste, s'offre à la contemplation comme un curieux palimpseste architectural. Née de l'éphémère monumentalité de l'Exposition coloniale internationale de 1931, elle est le vestige, parfois incongru, des aspirations exotiques et didactiques de son époque. Les deux pavillons d'origine, œuvre des architectes Louis-Hippolyte Boileau et Charles Carrière, se dressaient autrefois comme les symboles des possessions d'outre-mer. Le « pavillon du Cameroun », en particulier, avec sa hauteur de 28 mètres, illustrait une certaine ambition de grandiloquence, une visibilité imposante conçue pour capter l'œil du visiteur d'exposition. Ces édifices, initialement dévolus à une pédagogie coloniale et à l'ostentation des richesses lointaines, furent un témoignage d'une architecture de circonstances, grandiloquente et parfois pastiche, dont la vocation première était la démonstration plus que la pérennité spirituelle. Il est de bon ton de constater comment, un siècle à peine après leur édification, ces structures ont connu une reconversion radicale. En 1977, ce qui fut le Musée des industries du bois de la Ville de Paris, niché dans l'un de ces vestiges, subit une métamorphose. Sous l'impulsion de l'Institut international bouddhique, fondé par l'ancien ministre Jean Sainteny – homme aux multiples facettes, de la Résistance à la diplomatie indochinoise, dont l'engagement ici confère une dimension inattendue à l'entreprise –, ce pavillon se mua en pagode. Jacques Chirac, alors maire de Paris, en fut l'inaugurateur, scellant ainsi l'officialisation de cette réappropriation spirituelle. La restauration de 2015, puis celle envisagée pour le second pavillon, confirment une volonté, somme toute pragmatique, de maintenir ces structures, tout en leur affectant une fonction nouvelle et, il faut l'admettre, plus sereine. À l'intérieur du pavillon principal, le culte a pris ses aises, abritant désormais le plus imposant Bouddha d’Europe, une statue de plus de neuf mètres de hauteur recouverte de feuilles d’or. Le plein du volume est ici dominé par cette figure hiératique, transformant l'espace autrefois didactique en un lieu de recueillement. L'intégration de reliques du Bouddha historique, don du Wat Saket de Bangkok en 2009, confère à ce lieu une aura de centralité spirituelle pour le bouddhisme européen, bien que leur séjour soit, nous dit-on, potentiellement temporaire, une condition qui tempère quelque peu leur sacralité absolue, les réduisant à des artefacts précieux en transit. L'enceinte de la Pagode de Vincennes est elle-même un écosystème spirituel. L'érection du temple tibétain de Kagyu-Dzong entre 1983 et 1985 témoigne d'une stratification des usages et des obédiences bouddhiques. L'ensemble, propriété de la Ville de Paris, fonctionne comme un carrefour œcuménique pour les diverses écoles du bouddhisme parisien, une sorte de forum spirituel sans direction unique, reflétant peut-être une certaine philosophie française de la laïcité appliquée aux cultes. Ces architectures, initialement conçues pour exalter une puissance coloniale éphémère, offrent aujourd'hui un refuge méditatif. Leur transformation est une illustration éloquente de la capacité des édifices à transcender leur vocation première, adoptant de nouvelles identités sous le poids des époques et des besoins, quitte à brouiller les pistes de leur histoire initiale. C'est un monument d'une ambiguïté fascinante, où l'exotisme d'hier rencontre la spiritualité d'aujourd'hui.