55, 57 rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris 8e
Ce qui nous est parvenu sous le nom de Palais de l'Élysée n'est, à l'origine, qu'un hôtel particulier parisien, dont la genèse est ancrée dans une spéculation immobilière fortunée et dont les racines, à l'instar de celles d'Antoine Crozat, beau-père du commanditaire, Louis-Henri de La Tour d'Auvergne, comte d'Évreux, plongent dans les méandres du commerce transatlantique et de la traite négrière. Érigé entre 1718 et 1720 par Armand-Claude Mollet, cet édifice incarne le modèle classique de l'hôtel entre cour et jardin, un archétype de l'élégance du début du XVIIIe siècle. L'accès par un vestibule à colonnes s'ouvrait sur une vaste cour d'honneur flanquée de murs à arcades, dissimulant les dépendances. Le corps central, double en profondeur, était alors encadré de deux ailes de plain-pied. L'on notera l'absence initiale d'un escalier d'apparat vers l'étage noble, reflétant un pragmatisme financier certain. Les décors intérieurs, confiés à Jules Michel Alexandre Hardouin et à Michel-Ange Slodtz, avec leurs boiseries et rinceaux Régence, furent rapidement salués par des contemporains tels que Jacques-François Blondel, qui le qualifia de « plus belle maison de plaisance ». Une éloge précoce pour un lieu qui allait connaître tant de métamorphoses. L'acquisition par la marquise de Pompadour en 1753 marque un tournant. Loin d'une simple transaction, ce fut une affirmation de statut, bien que les graffitis injurieux sur les murs rappellent la réception mitigée du peuple. Sous son impulsion, le palais se pare d'or et de boiseries caractéristiques de son style. Les jardins, jadis à la française, se muent en un parc à l'anglaise, accueillant même un troupeau de moutons aux cornes dorées dans une pastorale mondaine qui, selon l'anecdote, ne manqua pas de créer le désordre dans ses boudoirs. Le financement incombait, il est bon de le souligner, largement au royaume. Après une parenthèse où il fut dévolu aux ambassadeurs et aux expositions, le banquier Nicolas Beaujon le rachète en 1773. Sous sa houlette, et avec l'apport d'Étienne-Louis Boullée, l'édifice est considérablement agrandi, et le jardin parachève sa transformation en un « à l'anglaise » pittoresque. Les turbulences révolutionnaires voient le palais confisqué, transformé en dépôt national de meubles, puis en un singulier café-concert où se mêlent bals populaires et « chambres privées » pour amants d'un soir. Une période d'hétérogénéité fonctionnelle qui tranche avec sa vocation première. C'est sous le Premier Empire, avec Joachim Murat, beau-frère de Napoléon Ier, que l'hôtel particulier accède au statut de « palais ». Les architectes Barthélémy Vignon et Jean-Thomas Thibault y adjoignent un grand escalier d'apparat, dit « à l'impériale », dont les rampes ornées de palmes dorées célèbrent la victoire. Le « salon d'argent », chambre somptueuse, deviendra le théâtre de l'abdication de Napoléon en 1815, conférant au lieu une dimension historique d'une gravité inattendue. Napoléon lui-même, qui y résida par intermittence, ne goûtait guère le parc et ses « enchevêtrements baroques », préférant la rigueur d'un classicisme strict. Le Second Empire, sous Napoléon III, parachève les grandes transformations avec Joseph-Eugène Lacroix. L'Élysée est alors dégagé par le percement de la rue de l'Élysée, sa façade sur le Faubourg Saint-Honoré est remaniée d'un nouveau portail monumental. Le mélange des styles, Louis XV, Louis XVI et Second Empire, fut alors jugé de « mauvais goût », une critique révélant la difficulté de l'édifice à maintenir une cohérence esthétique. Le souterrain secret vers la demeure de sa maîtresse ajoute une touche d'anecdote discrète à cette période de faste. Devenu officiellement résidence présidentielle en 1879, le palais s'adapte aux exigences de la République. Sadi Carnot y installe une monumentale salle des fêtes et une marquise vitrée sur la façade, lui valant l'ironique surnom de « palais des singes » – une réputation peu enviable pour le siège du pouvoir. De Gaulle, quant à lui, vouait un véritable dédain à ce « palais de la main gauche, palais à femmes », jugeant son exiguïté incompatible avec la majesté de sa fonction, envisageant même de le délaisser. Néanmoins, c'est lui qui en définit l'organisation intérieure qui perdure, attribuant le bâtiment central et l'aile ouest aux fonctions officielles, l'aile est aux appartements privés. Les présidences suivantes ont apporté leurs touches : Pompidou et ses audacieuses installations d'art cinétique (le salon Agam), rapidement désavouées par Giscard d'Estaing, et l'installation du fameux PC Jupiter, bunker nucléaire sous les fondations. Chaque époque a marqué le palais de son empreinte, créant un palimpseste architectural et décoratif, où les boiseries Régence du Salon des Portraits côtoient les bureaux modernes, et où l'escalier Murat mène désormais au Salon doré, bureau officiel des présidents, à l'exception notable de Valéry Giscard d'Estaing. Le jardin, enfin, a lui aussi connu ses humeurs, passant du formel à l'anglaise, avec un labyrinthe et même l'attaque d'un chimpanzé sur Henriette Poincaré en 1917, pour finir aujourd'hui en un écrin de verdure méticuleusement entretenu. L'Élysée demeure, avec ses 365 pièces et ses 800 âmes, un théâtre de l'histoire et du pouvoir, un monument où le prestige côtoie le pragmatisme, et où la solennité des réceptions masque mal les anecdotes et les caprices qui ont traversé ses murs.