Rue Louis-Ricard Rue Sainte-Marie, Rouen
L'on s'arrête devant la Fontaine-réservoir Sainte-Marie à Rouen, non sans observer l'ingénieuse dualité d'un ouvrage conçu à la fin du XIXe siècle pour conjuguer l'esthétique monumentale et la stricte utilité publique. Érigée en 1879, fruit de l'architecte Édouard Deperthes et du sculpteur Alexandre Falguière, cette structure imposante n'est pas qu'un ornement de place ; elle demeure un élément essentiel de l'alimentation en eau de la cité normande. Son édification résulta d'un concours, où la proposition de Deperthes et Falguière l'emporta, ce qui n'est pas anodin si l'on considère qu'un certain Bartholdi fut également sur les rangs. La somme allouée, 282 000 francs à l'époque, témoigne de l'ambition d'un projet qui devait à la fois contenir et distribuer l'eau, tout en participant au décor urbain. L'architecture, typique du style Beaux-Arts de son temps, déploie une façade où le calcaire, choisi hélas d'une qualité discutable, soutient une allégorie fluviale. Falguière, dont la réputation était déjà bien établie, a orchestré la statuaire principale, tandis que Victor Peter a prêté son talent aux figures animales, le cheval et le bœuf, symboles de force et de travail. Les enfants, œuvre d'Alphonse Guilloux, incarnent les cours d'eau du Robec et de l'Aubette, évoquant ainsi les sources même de l'approvisionnement rouennais. C'est une composition classique, où l'eau jaillit sous l'égide de figures mythologiques ou allégoriques, un thème cher à l'urbanisme haussmannien étendu au-delà de la capitale. La fontaine masque en réalité un réservoir souterrain, un volume utile mais invisible, marquant une distinction nette entre le plein sculpté de la surface et le vide fonctionnel de l'infrastructure hydraulique. Ce compromis entre le visible et l'occulte est un trait caractéristique des ouvrages publics de cette période. L'éclairage initial au gaz, puis son électrification en 1919, révèlent une adaptation progressive aux progrès techniques, même si le système de commande fut finalement supprimé en 1977, simplifiant l'ensemble de sa complexité opérationnelle originelle. Les restaurations successives, notamment en 1914 grâce aux Amis des Monuments Rouennais et en 1983, sont un témoignage éloquent des vicissitudes d'un matériau inadapté aux rigueurs du climat ou à la pollution urbaine. Le calcaire, malgré l'intention de grandeur, a révélé ses limites structurelles, imposant des interventions régulières pour maintenir l'intégrité de l'œuvre. Le classement au titre des monuments historiques en 1995 reconnaît la valeur patrimoniale de cet ensemble, qui continue de prouver, au-delà de ses imperfections matérielles, la pertinence initiale de sa conception. Elle est un rappel que l'infrastructure la plus prosaïque peut se parer d'une ambition artistique, même si les réalités du budget et des matériaux laissent parfois des traces indélébiles sur sa longévité.