Place Saint-Sulpice, Paris 6e
L'on se plaît parfois à désigner cet ouvrage de Louis Visconti, érigé entre 1843 et 1848 sur la place Saint-Sulpice, par le sobriquet malicieux de « fontaine des quatre points cardinaux ». Une appellation qui, avec une pointe d'ironie populaire, souligne que les illustres orateurs du Grand Siècle, dont les effigies monumentales ornent ses niches, n'atteignirent jamais la pourpre cardinalice. Ce fait divers, bien que léger, révèle la capacité du public à percer l'apparat et les intentions d'un monument public. Ce dernier se veut un jalon urbain d'une époque où la monumentalité se cherchait entre héritages classiques et aspirations nouvelles, au sein d'un espace dont la vocation urbanistique, initialement imaginée par Servandoni, demeurait incertaine, reléguant même une précédente fontaine de la Paix. Cet édifice, commandité par l'entrepreneur Antoine Vivenel, s'inscrit donc dans une volonté d'affirmation et d'ordre dans une trame urbaine encore en mutation. Sur un soubassement imposant de trois bassins octogonaux s'élevant en gradins, se dresse un édicule de plan carré, d'une verticalité certaine, culminant à une douzaine de mètres. Ce corps central est couronné d'un toit en baldaquin et d'un épi de faîtage cruciforme, conférant à l'ensemble une allure solennelle, presque funéraire, rappelant la vocation commémorative des statues qu'il abrite. Le vocabulaire employé est résolument néo-Renaissance, alors en vogue : pilastres cannelés, niches profondes, et frontons surmontés d'armoiries épiscopales qui encadrent les dignitaires. Jacques-Bénigne Bossuet, par Jean-Jacques Feuchère, trône au nord ; Fénelon, œuvre de François Lanno, à l'est ; Esprit Fléchier, sculpté par Louis Desprez, à l'ouest ; et Jean-Baptiste Massillon, dû à Jacques-Auguste Fauginet, au sud. Autant de figures de pierre, quelque peu hiératiques, qui ancrent le monument dans une tradition académique. Les lions héraldiques du second bassin, enserrant les armoiries de Paris, ajoutent une note de fierté civique à cette austérité théologique. Visconti, architecte éclectique par excellence, à qui l'on doit des réalisations d'une ampleur considérable, comme le tombeau de Napoléon aux Invalides, démontre ici une maîtrise consommée de la composition historiciste. Loin d'une révolution formelle, il propose une synthèse harmonieuse, quoique conventionnelle, ancrant l'édifice dans une tradition respectée. La fontaine Saint-Sulpice n'est pas tant une prouesse d'innovation qu'une affirmation de dignité civique. Elle s'impose non par son audace architecturale, mais par sa capacité à condenser, dans la profusion de pierre et le murmure constant de l'eau, une certaine idée de la majesté publique, celle d'un classicisme retrouvé, érigé en symbole d'une ère post-révolutionnaire cherchant ses nouveaux repères esthétiques et moraux.