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Abbaye de Royaumont

Abbaye de Royaumont

Asnières-sur-Oise

L'Envolée de l'Architecte

L'abbaye de Royaumont, érigée en un temps record de sept années entre 1228 et 1235 sous l'impulsion de Saint Louis, se manifeste comme une anomalie fascinante au sein de l'austérité cistercienne. Sa fondation, fruit d'un vœu royal, fut une entreprise d'une ambition démesurée, engloutissant une fortune comparable aux deux tiers des revenus annuels de la monarchie. Si l'architecte nous échappe, l'édifice, par ses dimensions cathédralesques, notamment une abbatiale de cent-cinq mètres, ses murailles transparentes percées de centaines de fenêtres et son déambulatoire à chapelles rayonnantes, dérogeait allègrement à la simplicité des origines cisterciennes, au grand dam des chapitres généraux. Saint Louis lui-même, figure tutélaire, s'y investit corps et âme, participant aux travaux, lavant les pieds des moines et soignant les malades, faisant de Royaumont le lieu de sépulture des enfants royaux et un foyer intellectuel où Vincent de Beauvais put compiler son encyclopédie magistrale. Mais cette ère de faste et de piété fut éphémère. Les affres de la guerre de Cent Ans, les rançons, les pillages de la Jacquerie, et un incendie dévastateur en 1473, érodèrent les mœurs et les biens. Le régime de la commende, inauguré en 1549, précipita l'abbaye dans une longue période de déshérence spirituelle et matérielle, sous des abbés souvent absents et davantage préoccupés par les revenus que par la règle. Il fallut attendre le XVIIe siècle pour un renouveau mesuré, puis l'érection, à la fin du XVIIIe siècle, d'un somptueux palais abbatial néoclassique par l'abbé de Balivière, œuvre de Louis Le Masson inspirée des villas palladiennes, et qui demeure un témoignage éloquent des compromis financiers et stylistiques de l'époque. La Révolution française marqua une rupture violente. L'église fut méthodiquement détruite à coups de poudre et d'attelages de bœufs, ses pierres réemployées. L'abbaye fut convertie en filature de coton par le marquis de Travanet, puis par l'industriel belge Joseph Van der Mersch, qui y installa machines à vapeur et blanchisserie, tout en attirant le Tout-Paris romantique pour des réceptions mémorables. Après un siècle industriel, un renouveau religieux s'opéra avec les Oblats puis les Sœurs de la Sainte-Famille, qui entreprirent une restauration néo-gothique, reconstruisant des travées et une galerie détruites. La Première Guerre mondiale y vit l'établissement d'un hôpital militaire géré par des suffragettes écossaises, témoignant d'une féminisation audacieuse des rôles. Finalement, Henry Goüin, petit-fils du repreneur de l'abbaye, en fit, à partir de 1938, un foyer pour artistes et intellectuels, préfigurant la Fondation Royaumont créée en 1964. Aujourd'hui, Royaumont, avec son vaste cloître restauré, son réfectoire des moines aux colonnes d'une légèreté étonnante abritant un orgue Cavaillé-Coll, ses cuisines et ses vestiges, demeure le plus grand ensemble cistercien d'Île-de-France. Le site, malgré ses cicatrices et ses strates d'interventions, du gothique originel aux aménagements industriels, puis aux restaurations parfois interprétatives du XIXe siècle, continue d'accueillir la création et la réflexion, offrant une lecture complexe de l'histoire architecturale et sociétale française.