34, 36, 38, 40 rue Jean-Jacques-Rousseau, Lille
Ce que l'on nomme le refuge de l'Abbaye de Loos à Lille n'est, en réalité, qu'un fragment urbain, modeste survivant d'une composition autrefois bien plus étendue, qui servit de pied-à-terre sécurisé aux moines cisterciens de l'abbaye Notre-Dame. Initialement octroyé par Bernard de Roubaix au XIIe siècle, ce premier logis, pratique avant d'être monumental, fut victime des vicissitudes politiques et militaires, détruit par les caprices de Philippe le Bel en 1301, pour être remplacé non sans compensation royale. L'histoire du site est celle d'une patiente expansion territoriale et d'une remarquable résilience. Au fil des siècles, et notamment sous l'impulsion des abbés Pierre Dubois et Denis Bauvin, les acquisitions foncières furent telles que le domaine s'étendit considérablement dans le quartier Sainte-Catherine, accaparant des jardins et des terrains, allant même jusqu'à susciter une certaine ironie populaire : la place voisine fut surnommée place de l'Abbé à qui tout faut, témoignage éloquent de la puissance foncière de l'institution. Les incendies, fléaux urbains récurrents, ont maintes fois redéfini l'architecture lilloise et ce refuge n'y échappa point. Après un premier projet de construction en 1538, le grand incendie de 1545 réduisit à néant l'ensemble, y compris la chapelle. C'est de cette catastrophe que naquirent les façades et toitures actuelles, inscrites à juste titre aux monuments historiques, vestiges d'une reconstruction résolue qui devait composer avec les contraintes d'une ville en perpétuelle mutation. Si les documents de 1791 décrivent encore un vaste ensemble de corps de bâtiment avec ailes, remises, écuries, cours et jardins, c'est aujourd'hui un fragment de cette composition qui se présente à nous. Le porche d'accès, solennel en son appareil de pierre et de brique, annonce l'entrée vers ce qui fut un domaine privé et qui est devenu un jardin public, symbolisant le passage de la propriété monastique à l'usage citadin. Il incarne cette architecture domestique religieuse qui, loin des fastes abbatiaux des campagnes, s'intégrait au tissu urbain, jouant à la fois le rôle de refuge spirituel et de source de revenus, comme en témoigne la location d'une partie des lieux à des figures telles que Charles François de Virot de Sombreuil, lieutenant du roi à Lille, à la fin du XVIIIe siècle. La Révolution mit un terme à cette histoire séculaire, vendant le domaine, mais laissant un témoin discret de l'emprise monastique sur l'évolution architecturale et sociale de Lille.