120, Grand Rue, Strasbourg
L'Hôtel des Zorn de Bulach, à Strasbourg, présente d'emblée une stratification historique que son sobre statut de monument inscrit ne saurait entièrement révéler. Cet édifice, élevé durant la première moitié du XVIe siècle, époque charnière, oscille avec une certaine indécision entre les réminiscences gothiques et les prémices d'une esthétique renaissante. La façade donnant sur la Grand'Rue, souvent la vitrine la plus ostentatoire des grandes demeures strasbourgeoises, expose ici un oriel carré, sculpté avec une certaine richesse sur deux niveaux, coiffé d'une toiture pyramidale. Cette saillie, au-delà de sa fonction d'éclairage et d'observation discrète de la vie urbaine, affirme la présence et le statut de ses occupants, créant un rapport dynamique entre le plein de la maçonnerie et le vide des ouvertures généreuses. Le passage vers la cour intérieure s'effectue par une porte cochère dont l'intrados finement sculpté laisse deviner l'attention portée aux détails, même dans les zones de transition. Ce portail s'ouvre sur un espace semi-privé, révélant une tourelle d’angle abritant un escalier à vis, élément fonctionnel et esthétique typique des demeures urbaines de l'époque, optimisant l'espace vertical. Les portes de la cour, certaines encore de style gothique tardif et l'une datée précisément de 1540, témoignent d'une persistance des formes médiévales, signe d'une tradition locale robuste ou, peut-être, d'un certain pragmatisme dans l'adaptation des styles au fil des campagnes de construction. On peut y voir une fidélité aux artisans locaux. L'édifice a connu une lignée de propriétaires illustres, de l'ammeister Daniel Müeg en 1526, à la famille de Dietrich au XVIIe siècle, puis aux Zuckmantel de Brumath, avant que le stettmeister François-Louis-Materne Zorn de Bulach n'y appose son nom en 1786, entreprenant alors des restaurations dont la nature exacte, probablement des aménagements intérieurs et des rafraîchissements, souligne la constante adaptation de ces demeures aux modes de vie successifs sans altérer leur structure fondamentale. La conservation de son nom par les Zorn de Bulach, jusqu'à nos jours où il demeure une propriété privée, témoigne d'une certaine pérennité des grandes lignées. Que dire de l'accueil d'une librairie au rez-de-chaussée depuis 1984, sinon qu'elle offre une nouvelle vie à cet ancien hôtel particulier, injectant une fonction publique contemporaine dans un espace autrefois dédié à l'intimité aristocratique, créant ainsi une heureuse, bien que pragmatique, continuité urbaine.