Avenue Vaudoyer, Marseille
Le fort Saint-Jean, ancré à l'entrée du Vieux-Port de Marseille, se révèle moins un ensemble architectural homogène qu'une superposition de défenses, dont l'élaboration témoigne d'un pragmatisme militaire et d'une succession de volontés politiques. Son promontoire, déjà occupé par les Phocéens dès le sixième siècle avant notre ère, puis par le château Babon au neuvième siècle, vit l'établissement des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem à la fin du douzième siècle. Leur commanderie, bâtie en calcaire rose de La Couronne, intégrait une église et un palais, attestant d'une influence certaine bien avant toute visée purement militaire d'envergure. La défense de la passe portuaire, essentielle, reposait initialement sur la tour Maubert, complétée par un système de chaînes, dont l'efficacité fut mise à mal par l'attaque d'Alphonse V d'Aragon en 1423. Le pillage de la ville et l'enlèvement de la chaîne, exhibée à Valence, soulignèrent la nécessité d'une refonte. Le roi René, avec l'apport financier de la ville et des pêcheurs, érigea alors la puissante tour carrée qui porte désormais son nom, entre 1447 et 1452, marquant une modernisation significative des capacités défensives. La tour du fanal, ajoutée au milieu du dix-septième siècle, confirmait cette volonté de sécurisation maritime. C'est cependant l'épisode de la Fronde provençale qui précipita la transformation majeure de l'édifice. Louis XIV, entrant par une brèche dans Marseille rebelle en 1660, confia au chevalier de Clerville, puis à Vauban, la construction d'une citadelle dont la finalité première était moins la protection du port que le contrôle de la cité. De 1668 à 1671, une enceinte bastionnée engloba les structures existantes, tandis que Vauban, jugeant le dispositif insuffisant en 1679, ordonna le creusement d'un large fossé inondable, l'adjonction d'une demi-lune et la construction d'une batterie basse à barbette, conçue pour des tirs rasants. Ces ouvrages illustrent une architecture militaire de pointe, où la relation entre l'ouvrage et son environnement, qu'il s'agisse de la mer ou de la ville, est calculée pour asseoir une domination. La Révolution française vit le fort subverti de sa fonction première. De bastion royal, il devint une prison, accueillant notamment Philippe Égalité et ses fils. L'épisode tragique du major de Beausset, massacré par la foule en 1790 pour avoir refusé de capituler, puis le massacre des Jacobins en 1795, soulignent la brutalité des usages politiques de l'architecture. Le fort fut également victime de la fureur révolutionnaire, sa façade est étant partiellement démantelée. Sa restauration ultérieure, entreprise en 1833 avec des moellons de calcaire grisâtre de qualité médiocre, faute de meilleures ressources, en dit long sur les compromis imposés par les contraintes matérielles et les priorités de l'époque. Le dix-neuvième siècle, marqué par l'expansion du port de Marseille, transforma les abords du fort. Le creusement d'un canal reliant le Vieux-Port à celui de la Joliette, fit du fort une véritable île, nécessitant l'adjonction de ponts tournants. Cette mutation, tout en désenclavant l'ensemble, en altéra profondément la perception, intégrant la forteresse dans une logique de flux commerciaux. L'emblématique pont transbordeur, inauguré en 1905, tissa un lien visuel fort avec le fort, lien brutalement rompu par sa destruction en 1944. L'explosion d'un dépôt de munitions allemandes cette même année endommagea gravement l'ouvrage, effaçant une part de son histoire visible. Aujourd'hui, classé monument historique, le fort Saint-Jean n'est plus une garnison, ni même une simple ruine. Il est devenu un composant essentiel du musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée. Relié par une passerelle audacieuse à l'architecture contemporaine de Rudy Ricciotti, il offre un parcours qui juxtapose les vestiges millénaires aux aménagements culturels modernes. Cette nouvelle fonction souligne une réhabilitation de son rôle, transformant un espace de contrainte militaire en un lieu de diffusion du savoir et de contemplation, où l'histoire s'expose sans grandiloquence, un simple témoignage des forces qui ont modelé Marseille.