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Grand Bouillon Chartier(actuel bouillon Racine)

Grand Bouillon Chartier(actuel bouillon Racine)

3 rue Racine, Paris 6e

L'Envolée de l'Architecte

On pourrait considérer le Bouillon Racine comme une simple table parisienne, un de ces établissements voués à la subsistance rapide et abordable. Pourtant, sous l'inscription immuable de « Grand Bouillon Camille Chartier », se dissimule une incarnation particulièrement éloquente de l'Art nouveau, un manifeste architectural et décoratif qui, bien que classé tardivement, a toujours offert une scène d'une singulière théâtralité, un instantané figé de l'esthétique fin de siècle parisienne. C'est en 1906 que la fratrie Chartier, déjà maîtresse d'œuvre de ces institutions populaires de restauration, fonda cette annexe rue Racine. L'intention était de reproduire un modèle économique éprouvé : des repas simples servis dans un cadre ostensiblement raffiné, démocratisant ainsi un certain goût de l'esthétique. L'architecte Jean-Marie Bouvier, familier de la maison Chartier, fut de nouveau convoqué pour donner corps à cette ambition, épaulé par le céramiste et décorateur Louis Trézel. L'établissement connut la fortune des bouillons, avant d'être ravalé au rang de cantine pour le personnel de la Sorbonne en 1962, une mutation fonctionnelle qui, par un heureux hasard, préserva son intégrité structurelle et décorative de bien des altérations hâtives. La réhabilitation de 1996, menée avec une scrupuleuse attention aux détails d'origine par les Compagnons du Devoir, sous l'égide d'Agnès Emery pour la décoration, permit de redonner au lieu son lustre initial, voire de le surpasser par un travail de façonnage du mobilier et une discrète « façade d'équilibre » pour l'actuel bar, une addition contemporaine qui n'altéra pas l'esprit. Le génie de Bouvier et Trézel réside ici dans une application rigoureuse du répertoire ornemental Art nouveau, sans pour autant tomber dans l'exubérance parfois décriée de certains contemporains. On y perçoit l'influence, certes non exclusive, d'un Hector Guimard : les boiseries ciselées révèlent des motifs végétaux stylisés avec une finesse remarquable, les fers forgés décrivent des courbes organiques d'une élégance rare, et les miroirs biseautés, disposés avec une intelligence de la perspective et de la lumière, étirent l'espace en une forêt réfléchissante de motifs décoratifs. Cette dialectique du plein, incarnée par la matière travaillée, et du vide, magnifié par les surfaces spéculaires, confère à la salle une profondeur inattendue, un luxe visuel qui contraste délicatement avec la vocation originelle de l'établissement. Les matériaux, du bois noble aux verres gravés, en passant par les dorures à la feuille – toutes techniques que la restauration de 1996 a eu le mérite de faire revivre – composent un tableau cohérent, une véritable œuvre d'art totale à l'échelle d'un restaurant populaire, classée monument historique en 1995 pour l'ensemble de sa devanture et de son décor intérieur. Il est piquant de noter que le modèle du bouillon, par sa nature même de restauration rapide et accessible, a paradoxalement permis l'éclosion d'œuvres architecturales et décoratives d'une telle qualité. Ce fut un compromis financier heureux, en somme, où l'économie d'échelle permettait un investissement significatif dans un décor qui faisait office de marqueur social. L'anecdote de l'assassinat de Simon Petlioura, figure controversée de l'histoire ukrainienne, à la sortie même de ce Grand Bouillon en 1926, rappelle que ces lieux n'étaient pas que des scènes de gastronomie ; ils étaient des carrefours urbains, des théâtres de la vie, où l'histoire, parfois tragique, se jouait en marge des consommations. Ce Bouillon Racine, immortalisé au cinéma et dans la littérature – René Reouven, Tristan Garcia, le film Yves Saint-Laurent –, n'est pas seulement un monument classé ; c'est un palimpseste où l'on décrypte les aspirations esthétiques d'une époque, la robustesse de l'artisanat, et les humbles, mais profondes, mutations de la vie sociale parisienne.