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Villa Stein

Villa Stein

17, rue du Professeur-Victor-Pauchet, Vaucresson

L'Envolée de l'Architecte

L'on ne saurait évoquer la Villa Stein, parfois pudiquement renommée « Les Terrasses », sans immédiatement confronter les postulats théoriques les plus audacieux de l'architecture moderne à la réalité pragmatique de sa matérialisation. Érigée entre 1927 et 1928 à Vaucresson, cette demeure n'est pas qu'un simple objet bâti ; elle se présente comme la quintessence manifeste des « Cinq Points de l'Architecture Moderne » que Le Corbusier avait alors érigés en dogme, bien que sa réalisation en ait fait l'une de ses commandes les plus onéreuses de l'entre-deux-guerres. Un paradoxe qu'il convient de noter : la standardisation et l'économie de moyen souvent prônées par l'architecte rencontrant ici les exigences d'une clientèle fortunée, en l'occurrence les collectionneurs Michael et Sarah Stein et leur amie Gabrielle de Monzie. Cet édifice, par ses façades d'un blanc puriste et ses lignes d'une géométrie implacable, s'inscrit résolument dans la série des « villas blanches » qui jalonnent cette période féconde. Il représente une mise en œuvre sophistiquée des principes énoncés dans *L'Esprit nouveau* : l'harmonie y procède d'une ordonnance rigoureuse de formes simples et dénudées. On perçoit dans sa structure une réinterprétation du Pavillon de l'Esprit Nouveau, transposant l'idéal du logement-type en une résidence de prestige, témoignage de la malléabilité du concept corbuséen. Les fameux cinq points y trouvent une expression éloquente. Les pilotis, d'abord, dégagent le sol et confèrent à la masse bâtie une légèreté presque immatérielle, instaurant un dialogue entre l'édifice et le paysage, dialogue qui n'est plus interrompu par un soubassement terrestre mais filtré par l'espace ainsi créé. Le plan libre et la façade libre, corrélatifs essentiels, permettent à l'organisation intérieure de s'affranchir des contraintes structurelles, offrant une fluidité spatiale où les murs ne sont plus que de simples cloisons, libres d'être déplacés selon les besoins. C'est là que réside une part de l'esprit de « convivialité » originel, où des pièces communes pouvaient évoluer au gré des usages, avant que la villa ne soit, des décennies plus tard, découpée en appartements, subissant les inévitables transformations de l'histoire et des patrimoines. Les fenêtres en bandeau, quant à elles, rompent avec la verticalité traditionnelle des ouvertures, étirant le regard sur l'horizon et inondant l'intérieur d'une lumière diaphane, presque clinique, qui souligne l'épure des volumes. Enfin, le toit-terrasse, bien plus qu'une simple couverture, devient un espace de vie à part entière, une « cinquième façade » restituant symboliquement le terrain dérobé au sol par les pilotis. On y trouve la « plateforme panoramique », ce poste de vigie qui n'est pas sans évoquer la passerelle de commandement d'un paquebot, motif récurrent chez Le Corbusier, soulignant une esthétique navale, quasi industrielle, appliquée à l'habitat. Il est d'ailleurs révélateur que, pour cette modernité revendiquée, Le Corbusier ait puisé une part de son inspiration dans des références historiques, notamment la Villa Foscari de Palladio. Loin d'une copie servile, il s'agit d'une réinterprétation de l'esprit classique, une recherche d'harmonie et de proportionnalité dont la modernité ne ferait que renouveler les expressions formelles. L'intérieur, conçu pour accueillir la collection d'art moderne des Stein, révélait une autre facette de cette architecture : des murs dégagés, des niches précises, autant de supports pour l'œuvre d'art, faisant de la maison une véritable galerie vivante. La dialectique du plein et du vide y est omniprésente, le vide n'étant pas une absence mais une composante active de l'espace, servant à la fois la lumière et la circulation visuelle. La Villa Stein, inscrite puis classée au titre des monuments historiques, a traversé les époques avec une certaine dignité. Son impact culturel ne se limite pas aux cercles architecturaux ; elle a même offert son cadre épuré au cinéma populaire, servant de décor au film *Oscar* de Louis de Funès. Une destinée curieuse pour un manifeste puriste, où l'austérité conceptuelle a rencontré, par un singulier détour, les arcanes de la comédie. La pérennité d'une telle œuvre tient sans doute à cette capacité à susciter des lectures multiples, au-delà de ses intentions initiales.