146, 148 rue de Bagnolet, Paris 20e
L'éphémère destin de maintes résidences aristocratiques aux portes de Paris est souvent une leçon de vanité et de pragmatisme foncier. Le Château de Bagnolet, pour un temps éclatante manifestation du goût Régence, n'échappa pas à cette sentence de l'histoire et de l'urbanisme. Ce qui ne fut, vers 1600, qu'un simple hôtel seigneurial, connut une ascension sociale fulgurante sous l'impulsion de la Duchesse d'Orléans, Françoise-Marie de Bourbon, fille légitimée de Louis XIV et épouse du Régent, qui en fit sa villégiature favorite dès 1719. Le parti architectural adopté pour le corps principal du château, achevé vers 1725, répondait aux codes de l'époque : un péristyle monumental en façade, flanqué de deux ailes symétriques. L'une accueillait des espaces de réception, comme la salle à manger ovale, forme en vogue pour sa fluidité, l'autre dévolue à l'appartement privé, intégrant une antichambre, une chambre et une chapelle. Cette distinction fonctionnelle entre le public et l'intime est révélatrice de l'ordonnancement de la vie courtisane. Pour y accéder depuis la capitale, la Duchesse fit percer l'« avenue Madame », ligne de force végétale traduisant la volonté de maîtrise du territoire, aujourd'hui la rue des Orteaux. Le domaine, s'étendant sur deux cents arpents, fut complété par des jardins dessinés par Claude Desgots, petit-neveu et digne héritier d'André Le Nôtre. On y retrouvait les figures imposées du jardin à la française : parterres en boulingrin, allées rayonnantes, bosquets, labyrinthes, et bien sûr, des jeux d'eau. La gestion des flux hydriques pour alimenter les fontaines et bassins exigeait une ingénierie considérable, témoignant de l'investissement consenti dans ces architectures éphémères et liquides. Au fond du parc, un belvédère, l'Ermitage, offrait une échappée visuelle sur les environs, dans un esprit de retraite galante. L'aventure de Bagnolet s'acheva abruptement. Dès 1769, le domaine fut morcelé et vendu, le château lui-même étant progressivement démoli à partir de 1771. De cette opulence disparue, ne subsiste que le Pavillon de l'Ermitage, une de ces « folies » si prisées pour l'agrément. Érigé vers 1720 par un certain Serin, dont l'histoire n'a guère retenu d'autres œuvres d'éclat, ce petit édifice fut initialement coiffé d'un toit plat et d'une balustrade « à l'italienne ». Sa fonction était purement récréative, un lieu de villégiature estivale, comme l'indiquait l'absence de chauffage. Il est singulier de noter qu'en 1761, Louis-Philippe d'Orléans le fit redécorer dans un style « à la grecque », préfigurant déjà le néo-classicisme, modifiant ainsi le langage décoratif avec des grisailles figurant des ermites en méditation – un palimpseste architectural où les couches du Régence et du néo-classicisme se superposent sur un fond anecdotique de spiritualité contrefaite. Ce pavillon connut d'ailleurs une postérité mouvementée, servant de « petite maison » au baron de Batz, qui y aurait ourdi, en 1792, les complots pour la libération de Louis XVI, conférant au lieu une aura de théâtre politique clandestin. Aujourd'hui, préservé au sein de l'Hospice-Debrousse, ce modeste vestige offre un aperçu éloquent d'une grandeur perdue et des fluctuations du goût.