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Hôtel de Lisleferme

Hôtel de Lisleferme

5 place Bardineau, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'hôtel de Lisleferme, à l'adresse anodine de la place Bardineau, illustre avec une certaine ironie le destin de bien des demeures de l'élite bordelaise. Érigé en 1781, sous l'égide de Richard-François Bonfin, cet édifice fut d'abord la scène discrète des ambitions d'un homme de loi et de lettres, Pierre-Romain Nicolas de Lisleferme. Un avocat distingué, poète à ses heures, et dont le goût pour les arts devait s'incarner dans une architecture qui, sans exubérance, se voulait l'expression d'un rang certain et d'une culture raffinée. Bonfin, loin de la flamboyance de certains de ses contemporains, offrait une lecture mesurée du néoclassicisme. Ses façades, sans doute ordonnées avec cette régularité que la pierre calcaire de Bordeaux magnifie, devaient présenter une composition équilibrée, des ouvertures précisément cintrées ou rectangulaires, et un jeu subtil de ressauts et de moulures. L'intérieur, pour sa part, répondait aux exigences d'un hôtel particulier de cette époque : des enfilades de salons, des pièces de réception conçues pour la sociabilité policée, et une circulation fluide autour d'un escalier d'honneur. La présence d'un salon ovale Louis XVI, l'un des rares témoins originels, trahit cette quête d'une élégance spatiale qui rompt avec la stricte orthogonalité pour introduire une fluidité bienvenue, un trait distinctif d'une certaine sophistication des plans. Cependant, le destin de l'hôtel fut bouleversé par son acquisition municipale en 1857. L'ambition d'y loger un muséum d'histoire naturelle, noble en soi, impliqua une métamorphose radicale. L'architecte municipal, Charles Burguet, fut chargé de cette reconversion. Il est toujours fascinant d'observer comment l'impératif fonctionnel d'un musée oblitère souvent l'essence domestique d'une demeure. De l'œuvre initiale de Bonfin, il ne subsiste, nous dit-on, guère plus que la rampe en fer forgé de l'escalier – un témoignage du savoir-faire artisanal du XVIIIe siècle, dont le dessin et l'exécution relevaient alors d'une véritable orfèvrerie – et ce fameux salon ovale. Il faut imaginer la robustesse des cloisons abattues, l'ingéniosité des aménagements nouveaux pour adapter des alcôves et des cabinets privés à des vitrines et des parcours muséographiques. Cette conversion n'est pas une simple adaptation ; elle relève presque de la refondation. L'hôtel de Lisleferme, tel que nous le connaissons aujourd'hui, est donc moins une relique de Bonfin qu'une interprétation victorienne de l'espace muséal, enchâssée dans une coque du XVIIIe siècle. C'est le sort d'un grand nombre de ces hôtels particuliers : dépossédés de leur âme, ils endossent d'autres fonctions, souvent avec une dignité résignée. Il n'est pas rare, d'ailleurs, que les collections d'histoire naturelle, par leur nature même, viennent peupler des lieux qui furent jadis des cabinets de curiosités, prolongeant une tradition d'accumulation et d'exposition, mais cette fois à l'échelle publique et institutionnelle. L'anecdote voudrait que Lisleferme, juriste éclairé et académicien, ait animé en ces murs des soirées où la poésie côtoyait les débats juridiques, sous les regards impassibles des stucs Louis XVI. On peut douter que les squelettes et les minéraux du muséum aient jamais inspiré des vers aussi élégants. Classé monument historique en 1935, il témoigne désormais moins d'un art de vivre que de l'évolution des usages urbains et des méthodes de conservation du patrimoine, un monument à la permanence de la pierre plutôt qu'à la fugacité de l'existence bourgeoise.