Place Eugène-Wernert Montée de Choulans, 5e arrondissement, Lyon
Ces vestiges funéraires, découverts fortuitement au gré des terrassements urbains de 1885, constituent un témoignage lapidaire de la hiérarchie sociale et des rites commémoratifs de la Lugdunum romaine. Issus des nécropoles de Trion, ces monuments bordaient jadis la voie reliant Lugdunum à l'Aquitaine, une disposition non fortuite qui inscrivait le statut du défunt dans le paysage, offrant aux voyageurs le spectacle permanent d'une élite civique, même posthume. Sur les dix structures originelles, cinq mausolées en grand appareil furent démontés et recomposés place Eugène-Wernert, les autres étant, comme c'est souvent le cas, sacrifiés au progrès de l'urbanisation. Nous conservons ainsi un triple mausolée et ceux de Satrius et de Turpio. Le mausolée de Turpio, le mieux préservé de ce modeste ensemble, s'élève aujourd'hui comme un simple bloc quadrangulaire. Ce socle, d'une dimension respectable de près de quatre mètres de côté et culminant à près de six mètres de hauteur dans son état actuel, est articulé par des pilastres cannelés d'ordre ionique aux angles, vestiges d'une ambition architecturale qui n'atteignait certes pas la monumentalité ostentatoire des mausolées impériaux, mais affirmait une certaine dignité. Une frise et une corniche fragmentaires permettent d'imaginer un couronnement plus élaboré. Il est permis de conjecturer qu'il portait originellement une superstructure plus aérienne, peut-être une tholos ou une colonnade abritant l'effigie du défunt, une pratique courante pour conférer une dimension presque cultuelle à la mémoire individuelle. La pierre employée, un calcaire burdigalien tendre dit pierre du Midi, atteste des circuits d'approvisionnement régionaux. Son usage courant dans la première moitié du premier siècle à Lugdunum, avant d'être supplanté par la pierre de Seyssel, souligne les évolutions techniques et logistiques dans l'approvisionnement des chantiers lyonnais. La dédicace, gravée sur sa face sud-est, révèle le destin singulier de Quintus Calvius Turpio. Affranchi de Quintus, de la tribu Palatina, il accéda au collège des Seviri Augustales, une fonction honorifique et socialement gratifiante, souvent apanage de ces nouveaux riches qui, par leur fortune, finançaient les cultes officiels. Le style des lettres capitales de la dédicace suggère une datation précoce de Lugdunum, avant l'ère chrétienne, époque où la cité connaissait une expansion dynamique. Le contraste est frappant entre le surnom infamant de Turpio, hérité de sa condition servile et signifiant le Honteux, et la respectabilité posthume que lui confère son mausolée, édifié en stricte exécution de ses dernières volontés par ses propres affranchis. C'est là une illustration éloquente de l'ascension sociale qu'offrait le système romain à ceux qui faisaient preuve d'habileté dans les affaires et d'une intelligence des opportunités. Ces monuments, bien que modestes par leur échelle comparée aux fastes des mausolées impériaux, offrent une lecture essentielle de la stratification sociale et des aspirations d'une certaine classe moyenne supérieure de l'époque, soucieuse de laisser une trace durable de son passage et d'affirmer sa réussite civique.