27 avenue de Friedland, Paris 8e
L'Hôtel Potocki, sis avenue de Friedland, se présente à l'observateur comme un spécimen éminemment caractéristique d'une période où l'opulence bourgeoise tardive cherchait encore ses ancrages dans le vocabulaire classique français. Achevé en 1884 sous l'égide de l'architecte Jules Reboul, il illustre cette propension du Second Empire et de la Troisième République naissante à ressusciter des formes passées, non sans une certaine emphase. Reboul n'a pas réinventé l'art de bâtir, mais plutôt orchestré une partition connue avec une maîtrise technique indéniable au service d'un faste commandité. L'édifice actuel n'est pas la première itération en ces lieux. Un hôtel initial, construit en 1857, fut la toile de fond d'un drame singulier : son propriétaire, le comte Grzegorz Potocki, y succomba en 1871, victime d'un éclat d'obus allemand. Un destin ironique pour un aristocrate en son hôtel parisien, témoin des turbulences de l'Histoire. C'est son cousin, Mikołaj Szczęsny Potocki, qui, agrandissant significativement la propriété par des acquisitions successives rue Chateaubriand et Balzac, confia à Reboul la tâche de métamorphoser l'ensemble. Cette transformation, allant jusqu'à la reconstruction quasi intégrale de la façade sur l'avenue et une restructuration profonde de l'intérieur, visait à affirmer une dignité que l'on se plaisait alors à qualifier de « grand style ». La façade, avec son ordonnancement classique et ses modénatures soignées, dévoile un portail monumental en bronze, œuvre de la maison Christofle, qui n'était pas seulement une entrée, mais une première assertion de la puissance du lieu. Immédiatement derrière, le grand escalier s'inscrivait dans un dispositif théâtral conçu pour l'arrivée des hôtes. L'intérieur de l'hôtel, dans sa conception originelle, devait refléter cette même quête d'apparat. Les communs, désormais disparus, méritent une mention particulière, tant ils dénotaient une démesure caractéristique de l'époque : trente-huit stalles en acajou pour les chevaux, des abreuvoirs en marbre rose et cinquante remises pour les voitures, le tout servi par un personnel pléthorique, témoignent non seulement d'une aisance financière hors du commun, mais aussi d'une certaine conception de la vie aristocratique où le luxe se déployait jusque dans les moindres recoins de l'intendance. L'ère Potocki s'acheva en 1923, lorsque l'hôtel fut cédé à la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris. Cette transaction marqua la fin d'une époque et le début d'une nouvelle vocation. Les architectes Paul Viard et Marcel Dastugue furent chargés de l'adapter à sa nouvelle fonction. Les fastueux communs furent sacrifiés, et de nouvelles ailes furent adjointes, s'efforçant de dialoguer stylistiquement avec la façade principale – une tentative de conciliation entre le passé et les nécessités fonctionnelles modernes. Notons au passage la destinée mélancolique de la princesse Emmanuela Potocka, l'épouse de Mikołaj, qui, séparée, mourut seule et dans la misère à Auteuil, loin du faste éphémère qu'incarnait cet hôtel. Mais c'est sans doute l'intervention de Jacques-Émile Ruhlmann et de ses collaborateurs, Joseph Bernard et Jules Leleu, qui apporta la touche la plus significative de modernité. La salle des séances, la salle des fêtes et la grande salle à manger, inaugurées en 1927 en présence du Président de la République, sont devenues des exemples emblématiques du style Art déco, un raffinement qui tranche avec l'austérité néo-classique de l'extérieur. Le bureau du président de la CCI, jadis chambre de la princesse Potocka, et un vase de Sèvres par Ruhlmann, réplique de ceux du paquebot transatlantique Île-de-France, sont des clins d'œil à ces superpositions d'histoires et de fonctions. L'hôtel Potocki, aujourd'hui monument historique, est ainsi devenu une sorte de palimpseste architectural, où chaque époque a laissé sa marque, témoignant de la pérennité de l'édifice, si ce n'est de son usage initial. Il représente cette mutation des grands hôtels particuliers parisiens, passant de l'ostentation privée à une fonction plus institutionnelle, un musée involontaire des mœurs et des styles successifs.