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Halle Freyssinet

Halle Freyssinet

55 boulevard Vincent-Auriol, Paris 13e

L'Envolée de l'Architecte

La Halle Freyssinet, érigée entre 1927 et 1929 le long des emprises ferroviaires parisiennes, n'est pas tant un geste architectural qu'une réponse d'ingénieur aux impératifs logistiques du transport de fret. Conçue par Eugène Freyssinet pour la Compagnie du Paris-Orléans, cette structure de 310 mètres de long et jusqu'à 72 mètres de large incarne la pragmatique élégance de son temps, celle où l'esthétique émergeait de l'efficience technique. Son programme, établi dès 1920 après l'interruption de la Grande Guerre, visait à optimiser le transbordement de colis, un défi dont la complexité fut déléguée à Freyssinet, alors directeur technique de l'entreprise Limousin. Il est intéressant de noter que le concept initial, prévoyant étages supplémentaires et ponts roulants, fut simplifié par des contraintes budgétaires, laissant à la postérité une architecture d'une pureté presque forcée. L'ingéniosité de Freyssinet se manifeste dans l'emploi de voûtes cylindriques minces, d'une épaisseur défiant l'intuition – 7 centimètres seulement pour des portées allant jusqu'à 25 mètres dans la nef centrale. Ces coques de béton armé, éclairées par des lanterneaux discrets, confèrent à l'ensemble une légèreté structurelle peu commune pour un édifice industriel de cette envergure. L'emploi de poteaux espacés de 10,25 mètres et l'intégration astucieuse de tirants, horizontaux pour les nefs et inclinés pour les auvents, démontrent une maîtrise consommée des forces et des matériaux. Cette architecture reprenait, non sans une certaine audace, les principes des églises-halles, transposant leur spatialité hiérarchique au service du commerce et de l'industrie. La qualité de l'exécution, fruit des techniques vibratoires mises au point par Freyssinet lui-même, a assuré une pérennité remarquable à l'ouvrage, justifiant les comparaisons de Siegfried Giedion avec la finesse des arcs gothiques. Dès sa mise en service en mars 1929, la halle fut saluée par la presse spécialisée pour ses qualités techniques. Son influence fut telle que Nantes s'en inspira pour un marché couvert et que le génie militaire s'y intéressa pour ses propres constructions. Pourtant, après des décennies d'exploitation par le Sernam, elle connut une période d'abandon, un sort commun à de nombreux fleurons industriels. Graffitis et dégradations altérèrent son visage, et l'idée même de sa démolition, partielle ou totale, fut sérieusement envisagée par la SEMAPA, aménageur de Paris Rive Gauche. C'est à la ténacité d'associations de défense du patrimoine que l'on doit sa survie, ces dernières ayant su convaincre de son caractère innovant et de son intérêt patrimonial, malgré l'apparence peu engageante d'un bâtiment laissé à l'abandon. L'épisode du concours international pour un Palais de Justice, bien qu'infructueux, permit de raviver l'intérêt architectural pour le site. Après un intermède événementiel, lui conférant une nouvelle visibilité, la halle fut finalement inscrite au titre des Monuments Historiques en 2012, non sans un ultime soubresaut politique autour de son périmètre de protection. Ironie du sort ou réhabilitation postmoderne, cette cathédrale industrielle du XXe siècle abrite désormais Station F, un vaste incubateur numérique. Le béton originel, conçu pour le flux de marchandises et la robustesse mécanique, est aujourd'hui le support d'une économie immatérielle, témoignant d'une capacité de mutation qui dépasse sans doute les visions les plus audacieuses de son concepteur. Un bel exemple de ce que la plasticité du béton, et la sagacité d'une reconversion, peuvent offrir à l'héritage d'une époque.