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Hôtel Heuzé de Vologer

Hôtel Heuzé de Vologer

4 place Vendôme, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

Érigé en 1709 sur l'illustre, mais non moins hiérarchisée, place Vendôme, l'hôtel Heuzé de Vologer, désigné plus tard hôtel de Lambertye, offre un témoignage éloquent de la rigueur architecturale du début du XVIIIe siècle parisien. Œuvre de Jacques V Gabriel – un nom qui évoque une certaine orthodoxie classique, une adhésion aux canons de l'Académie – l'édifice s'inscrit dans l'ordonnance collective de cette place royale, respectant la sobriété des façades à pans coupés, avec leurs enfilades de fenêtres, leurs balcons d'appui en ferronnerie discrète et leur pierre de taille blonde. Il participe de cette unité formelle qui, en dépit des fortunes diverses de ses occupants, a su conférer à la place un caractère monumental et homogène. La façade sur rue n'est jamais qu'une carte de visite, une prestance publique que le classement au titre des Monuments Historiques, limité aux façades et toitures, a su fort opportunément pérenniser, préservant ainsi le masque, faute de préserver toujours le visage intérieur. Commandité par le marquis Laurent-François Heuzé de Vologer, cet hôtel particulier était, à l'instar de ses voisins, le reflet d'une certaine ascension sociale, celle des financiers et des hauts fonctionnaires de l'Ancien Régime. Il passa entre les mains de figures de la haute administration comme Nicolas Cuisy du Fey, secrétaire du roi, puis à la famille Geoffroy de Villemain. Ces successions matrimoniales et héritières illustrent la vitalité mondaine de ces demeures. On ne peut, à ce titre, omettre le détail piquant de Claire-Madeleine de Lambertye, épouse du comte de Villemain, qui y tenait salon avec une certaine verve, n'hésitant pas à y accueillir son amant, le marquis François-Camille de Polignac. L'hôtel fut ainsi le théâtre des fureurs révolutionnaires, puisque ledit marquis y fut arrêté avant d'être guillotiné en 1794, transformant un espace de galanterie en un lieu d'une tragédie politique des plus sanglantes. Le XIXe siècle apporta son lot de pragmatisme mercantile. L'hôtel, conjugué à son voisin, fut reconverti en établissement hôtelier, l'hôtel meublé du Rhin. Une transformation symptomatique de la fin des grands hôtels particuliers comme résidences unifamiliales, le coût de leur entretien devenant souvent prohibitif. C'est dans ce contexte commercial que l'édifice vit passer, en 1848, un hôte de marque en la personne du futur Napoléon III, fraîchement élu président de la République. Un lieu de vie mondaine et politique transformé en étape pour les grandes figures de l'histoire, avant que les aléas boursiers du XXe siècle n'en décident autrement, notamment lors du krach de 1929 qui eut raison de la holding d'André Millon, alors propriétaire. Mais c'est dans les années 1980 que l'hôtel connut une véritable dénaturation de son âme. Les décors intérieurs d'origine furent impitoyablement détruits, remplacés par de vastes plateaux de bureaux. Une spoliation architecturale dont la façade classée demeure l'ultime relique. Aujourd'hui, l'hôtel Heuzé de Vologer est la propriété du groupe LVMH, qui en a fait l'écrin, le terme est choisi avec un certain cynisme, pour sa marque Louis Vuitton. L'ancien refuge des élites financières, puis hôtel de passage pour les prétendants au pouvoir, est devenu un temple de la consommation de luxe, un musée de l'opulence contemporaine où l'histoire n'est plus qu'un paravent commode pour une parade commerciale. Une destinée qui, pour le critique, ne manque pas d'une certaine ironie.