place de l'Opéra, Paris 9e
L'Opéra Garnier, ou Palais Garnier, s'impose non pas tant comme un édifice fonctionnel que comme une allégorie bâtie, une composition érudite érigée à la gloire de l'éclectisme triomphant du Second Empire. Dès l'abord, la façade principale révèle un ordonnancement savant, une véritable "synthèse habile" où les volumes distincts – salle, scène, administration – s'expriment avec une clarté quasi didactique. Cette segmentation, lisible de l'extérieur, déploie une polychromie exubérante, mariant la blondeur de la pierre d'Euville aux marbres colorés, aux mosaïques et aux dorures, pour contrecarrer, selon Garnier lui-même, la "tristesse de l'urbanisme haussmannien". L'on y discerne des réminiscences de la Renaissance italienne, mêlées à une monumentalité baroque, le tout teinté d'un "style Napoléon III" que l'impératrice Eugénie elle-même peinait à identifier, s'entendant répondre, non sans une certaine suffisance de l'architecte : « C'est du Napoléon III ! ». Une provocation qui en dit long sur la confiance en soi de son créateur. Ce monument, né de la nécessité impériale d'un opéra plus sûr après l'attentat d'Orsini, fut le fruit d'un concours audacieux, où Charles Garnier, jeune lauréat du Grand Prix de Rome, s'imposa avec un projet à la fois d'une "haute technicité" et d'une esthétique délibérément faste. Son ambition, résumée par sa devise "J'aspire à beaucoup, j'attends peu", fut mise à l'épreuve dès les fondations. Le chantier, prévu sur une parcelle exiguë et complexe imposée par Haussmann, se heurta à l'omniprésence de la nappe phréatique. Garnier, loin de capituler, fit preuve d'une ingéniosité peu commune en concevant un "cuvelage" en béton de grandes dimensions, un "radier" qui, rempli d'eau, dompterait la pression souterraine et servirait, accessoirement, de réservoir aux pompiers. Cette prouesse technique donna naissance à la fameuse légende du lac souterrain, popularisée par Leroux, bien que la rivière en question coule en réalité plus loin. L'intérieur n'est qu'une succession d'espaces conçus comme un "cheminement initiatique" vers le spectacle. L'escalier d'honneur, avec ses volées de marbre de Seravezza et ses balustres d'onyx et de marbre rouge, n'est pas qu'un simple accès, c'est une scène sociale en soi, un lieu de monstration et d'observation. Les foyers, notamment le Grand Foyer, vaste galerie aux miroirs démultipliés et aux peintures de Baudry célébrant la musique et la tragédie, étaient initialement le domaine des hommes. Pourtant, le jour de l'inauguration, la Reine d'Espagne brisa le tabou, s'y aventurant, bientôt suivie par la gent féminine de la haute société, marquant ainsi une évolution des mœurs. La salle elle-même, en fer à cheval, se pare d'ocres, de rouges et d'ors, fidèle à l'esthétique du temps, non sans susciter quelques critiques pour ce "trop d'or". Au-dessus, le plafond de Lenepveu fut masqué en 1964 par la commande controversée à Marc Chagall, dont les couleurs vives furent jugées anachroniques par les puristes. Le lustre de 6,5 tonnes, qui faillit ne jamais voir le jour, est non seulement un chef-d'œuvre de Jules Corboz mais aussi l'épicentre d'un drame, la chute d'un contrepoids en 1896, événement réinterprété par Gaston Leroux dans son *Fantôme de l'Opéra* comme la chute du lustre entier. Derrière le rideau de scène, œuvre de Rubé et Chaperon, se déploie une "cage de scène" d'une ampleur alors inégalée, un volume de 50 000 m³ abritant une machinerie complexe, dite "à l'italienne", utilisant tambours et treuils pour les décors. Les coulisses de 18 mètres de large, le Foyer de la Danse avec son plancher incliné – et ses rencontres d'antan entre abonnés et ballerines, mœurs que Serge Lifar s'attachera à réformer – achèvent de dessiner un univers où l'art et la technique se rejoignent. L'Opéra Garnier, prototype du "style Second Empire", est une œuvre qui, malgré les "problèmes budgétaires", les interruptions dues aux conflits (guerre de 1870, Commune) et les critiques, s'est imposée comme un "monument majeur". D'ailleurs, son architecte, Charles Garnier, ne fut même pas invité à son inauguration, devant acheter sa place pour assister au triomphe de sa création. Une anecdote révélatrice de l'ingratitude souvent réservée aux bâtisseurs de génie, mais qui n'a en rien entamé l'aura de ce "vaisseau de pierre" qui continue de fasciner.