rue Stendhal chemin du Parc-de-Charonne, Paris 20e
On pourrait s'étonner de trouver, au cœur de l'agitation parisienne, un îlot de quiétude aussi manifestement désuet que le cimetière de Charonne. Sa persistance, à l'ombre de son église paroissiale, Saint-Germain-de-Charonne, relève presque d'une anomalie historique, un contre-pied silencieux aux ambitions haussmanniennes de rationalisation urbaine et de prophylaxie. Il s'agit là d'une enceinte funéraire dont l'ancienneté se confond avec celle de son lieu de culte adjacent. Son statut de cimetière paroissial, puis communal dès 1791, n'a guère altéré sa vocation première. Il est d'ailleurs remarquable que ce modeste enclos ait su déjouer le décret impérial de 1804, lequel prônait avec une logique implacable l'expatriation des sépultures hors les murs des cités. Charonne, par quelque oubli administratif ou une discrète influence locale, a continué d'accueillir ses défunts, bien que sa superficie ait été sujette à quelques ajustements mineurs en 1845 et 1859, avant son annexion à Paris en 1860. Sur ses quarante-et-un ares, quelque six cent cinquante concessions dessinent un palimpseste de destinées individuelles, conférant à ce lieu une densité sépulcrale certaine. La dialectique entre le plein et le vide s'y exprime avec une sobriété toute particulière : la masse des stèles et des croix s'inscrit dans un espace circonscrit, délimitée par des murs qui, plus que de simples clôtures, agissent comme des membranes entre la ville vivante et le repos éternel. Le chemin du Parc-de-Charonne, les rues Stendhal et de Bagnolet l'enserrent, comme pour mieux souligner son caractère d'enclave préservée, un fragment d'un Paris révolu. L'agrandissement initial, puis surtout la démolition, à la fin du XIXe siècle (1897), d'une annexe nécessaire à l'édification du réservoir de Charonne, a mis au jour un épisode macabre. Près de huit cents squelettes, encore en uniforme, furent exhumés, identifiés comme étant des Fédérés exécutés sommairement en mai 1871. Cette découverte, reléguée alors à une simple réinhumation anonyme le long du mur méridional – une plaque discrète en rappelle aujourd'hui l'amertume – illustre la brutalité des recompositions urbaines et la manière dont l'histoire, souvent, s'enfouit avant de ressurgir, fortuite et silencieuse. Sa notoriété, au-delà de sa singularité géographique – il est l'un des deux derniers cimetières parisiens contigus à son église –, tient également à ses résidents. Outre la tombe classée du pittoresque François Bègue, dit le père Magloire, qui nous ramène à une certaine légèreté d'un Paris ancien, le lieu abrite, avec une impartialité que le temps seul peut conférer, les dernières demeures de figures dont l'engagement historique demeure, pour le moins, controversé. Les noms de Robert Brasillach, Maurice Bardèche, ou Paul Marion, figures marquantes du collaborationnisme et de l'extrême-droite sous l'Occupation, y côtoient, dans un silence assourdissant, des destins plus anonymes. Une cohabitation posthume qui, pour l'historien, ne manque pas d'une certaine ironie tragique, conférant au site une stratigraphie mémorielle complexe. Et, comme pour ajouter une note d'étrangeté poétique, ce petit sanctuaire est également réputé pour sa population féline. Ces gardiens à quatre pattes, indolents et distants, semblent veiller sur les lieux avec une indifférence que seule la nature peut se permettre face aux péripéties humaines. Classé monument historique en 1964, le cimetière de Charonne n'est pas tant une œuvre architecturale d'éclat qu'un fragment préservé d'une histoire urbaine et sociale. Sa modestie même est sa singularité, offrant un contrepoint essentiel à la monumentalité habituelle des nécropoles parisiennes. Il demeure un témoignage éloquent, par sa seule existence, des strates du temps et des compromis silencieux entre la ville et ses morts.