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Siège du Parti communiste français

Siège du Parti communiste français

2 place du Colonel-Fabien, Paris 19e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice qui abrite le Parti communiste français, juché à l'adresse ô combien symbolique de la place du Colonel-Fabien, se révèle être un objet architectural d'une ambition et d'une plasticité remarquables, bien au-delà de sa fonction première. C'est en 1971 que cette œuvre d'Oscar Niemeyer, maître brésilien de la volute et de la ligne libre, s'est imposée dans le paysage parisien, non sans une certaine audace conceptuelle, même si la coupole et le hall souterrain ne furent achevés que près d'une décennie plus tard. Niemeyer, démiurge des courbes, récusait l'angle droit, lui préférant les ondulations sensuelles des montagnes, des fleuves et du corps féminin. Cette philosophie transparaît avec éloquence dans le grand bâtiment en forme de « S », une barre serpentine qui défie la rectitude conventionnelle. Sa façade, habillée d'un mur-rideau de Jean Prouvé, arbore des vitres fumées qui confèrent une certaine énigme à l'ensemble. L'impression de légèreté est saisissante : le corps de l'édifice semble flotter au-dessus du sol, soutenu par seulement cinq poteaux, offrant ainsi un contreventement discret mais efficace. C'est une démonstration de force tranquille, un édifice qui danse plutôt qu'il ne s'ancre. Le concept de « maison du travailleur », cher à Niemeyer, ne s'est pas concrétisé par des fioritures, mais par une esthétique de l'évidence. Confronté à l'exiguïté du terrain, l'architecte a délibérément enfoui le cœur vibrant du parti, le « foyer de la classe ouvrière », dans les profondeurs. Cet espace souterrain, vaste et fluide, est une ode au béton brut de décoffrage, où les traces des planches, les têtes de clous et les imperfections de la coulée sont ostensiblement laissées visibles. Une « architecture didactique », selon Jean Deroche, qui révèle la matérialité et le processus de construction, invitant à une réflexion sur les matériaux dans leur vérité première. Rythmé par quatre piliers massifs et des « virgules » de béton, ce palimpseste de la construction s'étend sur trois niveaux, dévoilant bureaux, salles de réunion et archives, recouverts d'une moquette verte, couleur de l'espoir ou de la nature qui s'invite sous terre. Le clou de cette composition architecturale reste la coupole blanche, achevée en 1980, qui abrite la salle du Conseil national. Niemeyer la voyait comme le « ventre d'une femme enceinte », une métaphore organique qui insuffle une dimension presque tellurique à cet espace politique. À l'intérieur, cette salle semi-enterrée est un chef-d'œuvre d'ingénierie acoustique et lumineuse. Des milliers de plaquettes métalliques blanches tapissent murs et plafond, orientées à la perpendiculaire pour diffuser le son et réfléchir la lumière fluorescente, créant une ambiance sereine et uniforme. Les lourdes portes, loin d'être anecdotiques, s'ouvrent par un système hydraulique, conférant une gravité quasi rituelle à l'accès à ce sanctuaire délibératif. Depuis son inauguration, et au gré des vicissitudes économiques du parti, l'édifice est devenu un décor prisé. Jadis emblème d'une utopie sociale, il se mue aujourd'hui, avec une ironie pince-sans-rire, en arrière-plan pour les défilés de maisons de luxe comme Prada ou Jean-Paul Gaultier, pour des clips musicaux et des tournages cinématographiques. Ce grand écart entre son aspiration originelle de « marque de la société socialiste » et sa réalité d'espace événementiel commercial offre un prisme intéressant sur l'évolution des idéaux et des compromis nécessaires. Niemeyer lui-même, lucide, affirmait que « la vie est plus importante que l'architecture », reléguant son art à un rôle secondaire dans un monde qu'il jugeait injuste. Une modestie étonnante pour un architecte dont l'œuvre, classée monument historique en 2007, continue de dialoguer, par ses courbes et ses silences de béton, avec une époque et ses paradoxes.